Architecture lausannoise
«Le Cèdre», un joyau iconique si précurseur

La Vaudoise Assurances inaugure son siège rénové pour 28 millions de francs. Derrière ses façades modernistes, ce bâtiment signé Jean Tschumi cache une histoire étonnant: arbres sauvés, vue sur le lac, garage pionnier, self-service à l’américaine, il y a près de 70 ans.
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Le siège de la Vaudoise et le seul des trois cèdres d'origine qui a survécu
Photo: Leo Fabrizio
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Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

A première vue, c’est un immeuble de bureaux. Plus beau, plus lumineux, plus majestueux que ses voisins. Mais «le Cèdre», siège de la Vaudoise Assurance à Lausanne depuis 1957, est un précurseur. Et le témoin vivant que l’architecture suisse, quand on lui laisse la latitude de le faire sur ses propres terres, sait être aussi esthétique que pragmatique.

Construit entre 1951 et 1956 par l’architecte Jean Tschumi, père de l’architecte Bernard Tschumi, le bâtiment de la Vaudoise Assurances vient de subir une profonde rénovation, pour 28 millions de francs (une première avait eu lieu dans les années septante). Et le plus surprenant, dans cette opération, n’est pas seulement qu’on ait remis à neuf un monument du patrimoine bâti du XXe siècle. C’est qu’on ait découvert à quel point ce bâtiment des années 1950 était déjà en avance sur notre époque.

Des arbres plus importants que l’immeuble

Le regard non averti voit d’abord le béton, le verre ou l’aluminium. Pourtant, l’histoire commence par des arbres. Au début des années 1950, le terrain s’appelle d’ailleurs encore «la Campagne des Cèdres». De grands conifères occupent la parcelle. La Municipalité de Lausanne impose leur conservation. Jean Tschumi aurait pu les contourner poliment. Il fait mieux: il les intègre à son architecture.

Résultat: le bâtiment ne vient pas écraser le site. Il se glisse derrière les arbres. Les cèdres deviennent presque l’entrée symbolique du siège. Pour un immeuble d’entreprise de l’après-guerre, en pleine époque d’essor de la voiture, du béton et du progrès économique, ce respect du paysage a quelque chose de très contemporain.

Aujourd’hui, l’un de ces cèdres historiques est tombé, un autre a disparu, un nouveau a été planté. Mais l’idée demeure: ici, la nature n’est pas un décor ajouté après coup. Elle fait partie du projet.

Un immeuble qui cadre le Léman

Autre détail étonnant: Jean Tschumi voulait que le lac soit visible à travers le bâtiment. Depuis la place de Milan, le hall d’entrée fonctionne comme un tableau vivant. On regarde à travers l’architecture vers le parc et le Léman. Le siège d’une compagnie d’assurances devient alors presque un belvédère public, une machine à cadrer le paysage. Avec la rénovation, quelques murs coupant la vue aux collaborateurs sont tombés, pour «démocratiser la vue sur le lac».

A l’intérieur, Tschumi cherche aussi à faire entrer la végétation. Le bâtiment veut relier dehors et dedans, ville et parc, travail et paysage. Une idée que l’on retrouve aujourd’hui dans tous les discours sur le bien-être au bureau, mais qui était loin d’être banale dans la Suisse des années 1950.

Le self-service avant tout le monde

«Le Cèdre» raconte aussi une autre révolution: celle du travail. Après un voyage aux Etats-Unis avec la direction de la Vaudoise, Jean Tschumi rapporte des idées nouvelles: bureaux modernes, climatisation, organisation des flux, mobilier américain, restaurant d’entreprise. On parle alors de «coorporate architecture». A Lausanne, à une époque où l’on rentrait encore souvent dîner à midi, le self-service de la Vaudoise avait quelque chose de franchement futuriste.

Le bâtiment accompagne donc un changement social: les employés restent sur place, mangent sur leur lieu de travail, utilisent des espaces communs, circulent autrement. Le siège n’est plus seulement une adresse prestigieuse. C’est une petite machine à organiser la vie quotidienne de l’entreprise.

Un garage pionnier, sans piliers

La voiture est partout dans les années 1950. Mais là encore, Tschumi trouve une solution élégante. Le garage est enterré, l’un des premiers du genre en Suisse. Il laisse respirer le parc. Il reçoit même de la lumière naturelle grâce à des fenêtres latérales.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que le bâtiment célèbre la modernité automobile tout en cachant les voitures pour préserver le paysage. Et il le fait avec un garage sans piliers, pensé pour faciliter le stationnement. Même le parking est dessiné selon des critères esthétiques.

Le béton, mais pas brutal

On associe souvent le béton à quelque chose de froid, lourd, brutal. Au «Cèdre», il est plus subtil. Les façades varient selon l’orientation. Au nord, les bétons ne sont pas les mêmes qu’au sud. Les couleurs changent, les mélanges aussi. On trouve du ciment blanc, mouchardé, des agrégats visibles, des nuances vertes ou jaunes.

Le béton devient un matériau presque précieux. Il rythme les façades, dessine les poteaux, porte les escaliers. Dans le hall, un escalier coulé en un seul bloc tient autant de la prouesse technique que de la sculpture.

Jaune pour penser, rouge pour répéter

L’un des aspects les plus savoureux du «Cèdre», c’est la couleur. Comme Le Corbusier, Jean Tschumi ne l’utilise pas seulement pour faire joli. Il lui donne une fonction. Dans le concept d’origine, le jaune accompagne le travail intellectuel, le rouge les tâches répétitives, le vert doit soulager les effets négatifs du bruit des machines.

Vu d’aujourd’hui, cette psychologie des couleurs peut faire sourire. Jean Tschumi lui-même était déjà dubitatif sur certains effets supposés de la couleur. Mais l’idée reste forte: dans ce bâtiment, la couleur sert à organiser l’espace, à créer une ambiance, à rendre le travail moins gris.

La rénovation reprend cette palette historique. Les couleurs en grands aplats au sol et aux murs servent désormais aussi à identifier les étages et les lieux de réunion. Elles ne sont pas appliquées comme une couche de peinture décorative, mais travaillées en volume: sols, murs, salles monochromes. Moquette et rideaux servent de composants phoniques.

Le plafond qui chauffait et refroidissait déjà

Et si le plus spectaculaire était invisible. «Le Cèdre» possédait dès l’origine des dispositifs techniques remarquablement avancés. Ventilation en pied de façade, diffuseurs d’air intégrés dans les allèges métalliques, plafond actif chaud-froid: autant de solutions qui semblent sorties d’un cahier des charges contemporain.

Lors de rénovations précédentes, certains systèmes avaient été désactivés ou remplacés en y installant par exemple des radiateurs. La nouvelle rénovation les remet en valeur, avec des technologies actuelles mais en suivant le principe initial de Jean Tschumi.

Plus étonnant encore, presque tous les réseaux remplacés dans le bâtiment – sauf l’informatique – ont pu passer par les percements prévus à l’époque de la construction. Autrement dit, le bâtiment avait été pensé avec assez d’intelligence pour absorber des usages futurs que ses concepteurs ne connaissaient pas encore.

Une œuvre d’art totale, vraiment

«Le Cèdre» n’est pas seulement un bâtiment efficace. Jean Tschumi en dessine ou en choisit presque tout: mobilier, portes, claustras, couleurs, sols, plafonds, œuvres d’art, escaliers, luminaires.

C’est ce que le dossier appelle une «œuvre d’art totale». L’expression peut paraître grandiloquente. Mais ici, elle est concrète. On la voit dans une poignée, une chaise, un plafond en bois pensé pour corriger l’acoustique du hall, une fontaine, une fresque, une couleur de sol.

La rénovation a même entraîné la réédition de plusieurs meubles dessinés par Tschumi, présentés dans une exposition au Mudac. Une manière de rappeler que Jean Tschumi n’était pas seulement architecte, mais aussi designer.

La Vaudoise Assurances inaugure son siège rénové
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Un joyau à Lausanne:La Vaudoise Assurances inaugure son siège rénové

Le bâtiment qui avait de l’avance sur ses rénovateurs

La belle histoire du «Cèdre», finalement, est celle d’un bâtiment qui ne demandait pas qu’on le modernise contre lui-même, mais qu’on retrouve sa modernité d’origine.

C’est peut-être cela qui frappe le plus. Alors que tant d’immeubles de bureaux vieillissent mal, celui-ci semble avoir attendu qu’on le comprenne à nouveau. Ses plateaux libres annonçaient la flexibilité contemporaine. Ses dispositifs techniques anticipaient les exigences énergétiques. Sa relation au paysage parlait déjà de nature, de confort et de qualité de vie au travail.

Bernard Tschumi, fils de Jean, architecte renommé internationalement et membre du jury de rénovation, résume cela d’une formule: «Le Cèdre, c’était la promenade dominicale du chantier quand j’étais un gamin de 9 ans.. La rénovation est superbement réussie. Il y a des ouvertures qui ont été faites sur le paysage et sur le lac. On ne compte pas le nombre de bâtiments historiques qui ont été saccagés lors des rénovations. Ici, il a fallu le faire avec une grande subtilité et c’est réussi. Notamment pour rester dans l’esprit tout en le mettant aux normes de 2026. Si je devais choisir un mot, ce serait l’élégance. Pas seulement visuelle mais d’une démonstration mathématique. Dans sa clarté et son concept. Ni trop, ni pas assez: la pureté absolue. C’est la raison pour laquelle 75 ans plus tard, il n’a pas pris une ride.»

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