Nous avons rencontré Claude Nicollier, premier Suisse dans l'espace
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Récit d'une folle carrière:Nous avons rencontré Claude Nicollier, premier Suisse dans l'espace

A la rencontre du premier astronaute suisse
Claude Nicollier: «Dans l'espace, on essaie de mettre la peur de côté»

Dans le sillage de la mission Artemis II, nous avons rencontré Claude Nicollier, premier Suisse à réaliser un vol dans l'espace. Avec 4 missions spatiales à son actif, l'astronaute romand de 81 ans nous raconte son expérience incroyable.
Claude Nicollier, 81 ans, est le premier Suisse a avoir réalisé un vol spatial habité, en 1992.
Photo: Gabrielle Savoy/Blick

Il fait partie des rarissimes êtres humains ayant pu admirer la Terre à des milliers de kilomètres de distance, non pas une mais quatre fois. Son nom, connu de tous les jeunes Helvètes se rêvant entourés d'étoiles, restera ancré dans notre notre histoire: l'astronaute romand Claude Nicollier, aujourd'hui âgé de 81 ans, est le tout premier Suisse à s'être aventuré dans l'espace, propulsé au-delà de l'atmosphère dans une navette spatiale. 

Envoyé par l'Agence spatiale européenne (ESA), dont la Suisse est un membre fondateur, il a réalisé quatre missions différentes, entre 1992 et 1999, principalement axées sur le servicing du télescope Hubble, encore en service aujourd'hui. Les vaisseaux qui l'ont transporté s'appellent Atlantis, Endeavour, Columbia et Discovery, des noms qui rappellent la récente aventure d'Artemis II, fraîchement rentrée de son périple lunaire. 

Claude Nicollier a également retrouvé la Terre ferme pour enseigner l'ingénierie spatiale à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), durant plus de 15 ans. Mais son parcours est digne d'un film. Et puisqu'il est quasiment impossible de se mettre à sa place pour tenter d'imaginer ce qu'il a pu ressentir, durant ces journées passées en apesanteur, nous lui avons posé toutes les questions qui nous taraudaient en direct, face à la caméra de Gabrielle Savoy, vidéaste. Tout au long de leur conversation, la maquette du vaisseau l'ayant transporté vers l'inconnu trônait, sur la table de son bureau, comme le symbole d'un passé aussi historique que stellaire. 

Claude Nicollier, qu'est-ce qui vous a donné envie de vous lancer dans ce métier?
L'appel de l'aventure, je pense. Il s'agissait aussi d'une parfaite combinaison de mes deux passions, l'aviation et l'astrophysique (avant d'embarquer à bord d'une fusée, Claude Nicollier était, entre autres, pilote de ligne, astrophysicien et chercheur en astronomie, ndlr). Comme la Suisse est membre de l'Agence spatiale européenne (ESA), j'ai pu me porter candidat lors de la sélection du premier groupe d'astronautes de l'agence, en 1978. J'ai été reçu en même temps que l'Allemand Ulf Merbold et le Néerlandais Wubbo Ockels. 

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On est peut-être vaguement inquiet durant la montée, mais on essaie de mettre la peur de côté
Claude Nicollier
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Avez-vous eu peur la première fois que vous êtes allé dans l'espace?
Il est vrai que ces missions s'avèrent relativement dangereuses. La montée en orbite, puis le retour sur Terre, sont des phases particulièrement risquées, notamment lorsqu'on revient de très loin, comme de la Lune, en ayant accumulé beaucoup de vitesse. On est peut-être vaguement inquiet durant la montée, mais on essaie de mettre la peur de côté. 

Le décollage doit être très impressionnant, en effet! Comment vit-on ce moment?
Les trois moteurs à hydrogène se trouvant au bas de l'oriteur, qui contient la cabine, s'allument six secondes avant le départ. Au moment du décollage, deux fusées d'appoint à combustible solide s'enclenchent à leur dore, donnant la plus grande fraction de la poussée depuis l'air de lancement. C'est quelque chose qu'on vit très intensément, il s'agit d'un moment très spécial dans la vie d'un astronaute: en seulement 8 minutes et demie, on arrive en orvite. L'espace est tout proche, finalement. L'accélération au départ est relativement faible, même si on est pas mal secoué, tandis que toute la cabine vibre. 

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La Terre est magnifique. C'est une planète d'une splendeur indescriptible, entourée d'une grande obscurité
Claude Nicollier
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Que ressent-on, au moment de voir la Terre de si loin? Cela relève d'un phénomène psychologique que seuls les astronautes peuvent vivre, n'est-ce pas?
Oui, il s'agit de l'effet de surplomb («overview effect») et c'est évidemment quelque chose d'extraordinaire. La Terre est magnifique. C'est une planète d'une splendeur indescriptible, entourée d'une grande obscurité. La description qu'en ont faite les astronautes d'Artemis II, celle d'une petite boule bleue et blanche, minuscule sur un fond complètement noir, m'a beaucoup frappé et ému: car c'est exactement ce que j'ai également ressenti. Quand je regardais le ciel, depuis la navette, je me souviens qu'il était complètement noir. Durant la nuit orbitale, en revanche, quand on passait dans le cône d'ombre de la Terre, le ciel était rempli d'étoiles. Un spectacle incroyable. 

Quels effets physiques peuvent se manifester, lorsqu'on passe une dizaine de jours en apesanteur?
Au début, on se sent un peu perturbé, on peut souffrir de nausée pendant les premières heures. Mais ces effets se calment assez rapidement et, dès le second jour de la mission, on se sent parfaitement bien. En fait, c’est assez fou de pouvoir utiliser la totalité du volume habitable et non pas seulement la surface du plancher. 

Un tel périple doit demander une organisation folle. En tant qu'astronaute, comment se prépare-t-on à un voyage spatial?
Chaque mission demandait beaucoup de préparation, essentiellement mentale. Il faut bien connaître les objectifs de la mission, les outils à notre disposition et le fonctionnement de la navette spatiale elle-même, ainsi que le télescope Hubble, sur lequel nous réalisions des travaux de réparation. Si on faisait des rencontres avec le télescope Hubble pour les travaux de réparation, il fallait bien connaître également le télescope Hubble lui-même. Donc beaucoup de préparation, essentiellement de préparation mentale. 

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Même après seulement dix jours dans l'espace, en état d'apesanteur, on se sent très lourd lorsqu'on revient sur Terre. Tous les objets qu'on a dans les mains, de l’appareil photo au verre de champagne qu’on déguste après l'atterrissage, paraissent également très lourds
Claude Nicollier
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Avez-vous déjà vécu des moments d’angoisse, durant vos quatre missions?
Non, nous n’avons jamais paniqué ou craint que le voyage se termine mal. En revanche, on a rencontré pas mal de problèmes avec le télescope Hubble, dont on n'arrivait pas à fermer les portes, par exemple, après avoir réalisé des travaux à l'intérieur. On ne voulait pas partir en laissant le télescope avec les portes grandes ouvertes. La navette elle-même a causé très peu de problèmes, les quelques petites anomalies ont pu être résolues sans problème. 

La NASA a partagé le large menu mis à disposition des astronautes d'Artemis II. Que mangiez-vous, dans les années 90, à bord des navettes spatiales qui vous ont emmené en orbite?
En l’absence de moyens de réfrigération, on disposait essentiellement de nourriture sous forme déshydratée. Nos oeufs brouillés par exemple, se présentaient sous la forme d’une poudre jaune contenue dans un sachet en plastique, à laquelle on rajoutait de l'eau, avant de mélanger avec une fourchette. Mais il y avait aussi des menus assez savoureux, dont du brocoli au gratin, du bœuf bourguignon, des plats tout à fait normaux, mais sous forme déshydratée, qu'on devait réhydrater et réchauffer avant la consommation.

Comment se déroule le retour sur Terre, lorsqu'on retrouve subitement la gravité et les conforts dont on ne disposait pas à bord de la navette?
Même après seulement dix jours dans l'espace, en état d'apesenteur, on se sent très lourd lorsqu'on revient sur Terre. Tous les objets qu'on a dans les mains, de l’appareil photo au verre de champagne qu’on déguste après l'atterrissage, paraissent également très lourds. J’étais toujours frappé par le poids élevé des objets pourtant relativement normaux que j'avais dans les mains. Cet effet dure quelques heures, après des missions courtes. Or, les astronautes qui rentrent de missions longues, dix six mois ou plus, ont besoin de plusieurs semaines pour s’accoutumer à nouveau aux conditions terrestres. 

Quel est le plus beau souvenir que vous gardez de vos missions?
En tant qu'ancien astrophysicien devenu astronaute, je pense surtout aux visites du télescope Hubble. Cet appareil est un véritable trésor pour les astrophysiciens, qui nous livre des images absolument stupéfiantes de galaxies lointaines ou d'objets célestes très éloignés. J’ai pu visiter le télescope à deux reprises pour y réaliser des travaux de réparation, et j’ai adoré. 

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Même après seulement dix jours dans l'espace, en état d'apesanteur, on se sent très lourd lorsqu'on revient sur Terre. Tous les objets qu'on a dans les mains, de l’appareil photo au verre de champagne qu’on déguste après l'atterrissage, paraissent également très lourds
Claude Nicollier
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Riche de votre expérience, qu'avez vous pensé en suivant la mission Artemis II?
Je l'ai suivie depuis Houston. C'était une mission extraordinaire, notamment marquée par ce passage au plus près de la Lune. Cela faisait longtemps, depuis la mission Appolo 17 réalisée en 1972, que nous n'étions plus allés si loin. Les photos du coucher et du lever de la Terre, ainsi que de l'éclipse solaire, sont magnifiques. 

Selon vous, l'être humain pourra-t-il un jour vivre ailleurs que sur Terre? Sur Mars, par exemple?
Je ne pense pas qu'on établira des colonies sur Mars, comme l'annonçait Elon Musk il y a quelques années. Cela me paraît assez irréaliste. Par contre, d'ici à une vingtaine d'années, il me semble que quelques missions habitées à la surface de Mars pourraient être concevables, bien que d'une extrême difficulté. Car si l'humain peut probablement s'y adapter, le temps de quelques missions brèves, Mars impliquerait une existence très difficile, en raison du flux de radiation important, de la basse température et de l'atmosphère très riche en gaz carbonique qui y règnent. 

Et pour une question bonus… Quel est quoi votre film de science-fiction dans l'espace préféré?
Sans hésiter, «2001, l'Odyssée de l'espace». C'est une production assez ancienne, sortie dans les années 60, mais il s’agit d’un film absolument magique, avec cette intervention d'extraterrestres dans l'évolution de l'humanité, ce fameux monolithe qu'on trouve sur Terre, sur la Lune, puis dans la région de Jupiter... Ce film m'a beaucoup inspiré.

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