Dans la campagne vaudoise
Ces citoyens luttent contre des projets de décharges

Dans certaines régions, habitants et communes se mobilisent pour contrer l’implantation de nouvelles décharges. Ils dénoncent la primauté d’intérêt privés et le non-respect par l’Etat du principe d'économie circulaire. Reportage à Oulens et Chavornay.
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Dans la région d'Oulens (VD), un projet de décharge fait l'objet d'un recours au Tribunal fédéral.
Photo: Blaise Kormann
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Camille KrafftJournaliste Blick RP

Dix ans, au moins. Cela fait plus d’une décennie que le projet de décharge agite la région. Dans le salon d’une belle ferme rénovée située au centre d’Oulens, un village du Gros-de-Vaud où sa famille est installée depuis le XIVe siècle, Lucy Clavel l’avoue: «Par moments, j’en ai un peu marre de me battre. Mais c’est plus fort que moi. Je ne supporte pas qu’on nous prenne pour des imbéciles.»

Tout a commencé de la même manière que sur d’autres sites: une entreprise privée, en l’occurrence la société Orllati Environnement SA, a approché les propriétaires des terrains agricoles pour les convaincre de signer des conventions en vue de l’exploitation de la future décharge. Le prix était alléchant, une manière de rentabiliser les terres sans y toucher. Ici comme ailleurs, des tensions sont apparues entre les agriculteurs qui avaient accepté de «se vendre» et les autres.

Recours au Tribunal fédéral

Plusieurs années après, l’Etat est venu faire une présentation de la première mouture du projet. Baptisé La Vernette, ce dernier doit accueillir des résidus de l’usine d’incinération de déchets ménagers lausannoise Tridel ainsi que des matériaux d’excavation de chantiers pollués, acheminés par camion. Le tout, à terme, sur une surface de 43 hectares, soit l’équivalent de 60 terrains de foot.

«Sur les slides, il y avait le logo d’Orllati à côté de celui du Canton, raconte Lucy Clavel, qui préside depuis 2019 l’une des deux associations qui s’activent contre le projet. Ce qui me choque le plus, c’est qu’il n’y a pas eu de discussion avec la population d’Oulens et de Daillens, les deux villages concernés. On a été placés devant le fait accompli.» Mis à l’enquête à la même période qu’une autre décharge prévue à Grandson, le projet a été entièrement révisé à la suite de centaines d’oppositions déposées. La seconde version fait aujourd’hui l’objet d’un recours au Tribunal fédéral.

Lucy Clavel et Yves Gubinelli luttent depuis des années contre un projet de décharge dans le Gros-de-Vaud.
Photo: Blaise Kormann

Depuis des années, Vaud ne sait plus que faire de ses déchets, notamment les 4,5 millions de tonnes par an émanant des chantiers. Un secteur dont le groupe Orllati, sis à Bioley-Orjulaz, est également l’un des principaux acteurs. Un business extrêmement lucratif pour les exploitants: selon des estimations calculées par le magazine Bilan en 2017, le marché des déchets de chantiers romand pesait alors 260 millions de francs.

Zone de mobilité douce

Le déficit est avéré et il s’agit de trouver de nouveaux terrains. Mais, dans plusieurs régions, la manière de faire ne passe pas. A Chavornay, une commune de 5500 habitants, la rengaine est la même. Lors d’une récente séance publique portant sur un autre projet de décharge, dont l’exploitant sera aussi Orllati, certains citoyens ont évoqué un «passage en force» du Canton, accusé d’envisager le Nord vaudois comme «la déchetterie de la région lausannoise».

Sur place, nous retrouvons la syndique, Laurence Marchand, ainsi que Fabrice Vulliens, un conseiller communal qui fait partie du comité des opposants. Ce jour-là, les champs sont balayés par un vent froid annonçant le retour de la neige. Depuis l’emplacement où la décharge est planifiée, on peut admirer le sommet du Suchet, qui lézarde au soleil de l’autre côté de la plaine de l’Orbe. Juste à côté, il y a une table de pique-nique et le départ d’une piste Vita. Le projet est prévu sur une zone qui vient d’être repensée pour la mobilité douce entre les villages fusionnés de Chavornay et de Corcelles, et coupe le chemin d’accès à la zone de détente de la commune.

Laurence Marchand, syndique de Chavornay.
Photo: Blaise Kormann
«
Le Canton devrait venir voir comment les gens vivent avant de prendre des décisions
Laurence Marchand, syndique de Chavornay
»

«On est conscients qu’il faut ouvrir des sites, explique Laurence Marchand. Mais le lieu a été choisi sans que la commune ait son mot à dire, alors qu’on aurait été prêts à discuter. En 2016, on avait justement signalé qu’une décharge ne serait pas adéquate à cet endroit. Le Canton devrait venir voir comment les gens vivent, avant de prendre des décisions.» En janvier, une pétition forte de quelque 1600 signatures a été remise à la commission ad hoc du Grand Conseil.

Un «débat de fond» réclamé

Déjà saturée de circulation, la région craint le ballet des camions transportant les déchets. Alors que des terres proviendront de la couronne lausannoise, des habitants s’inquiètent en outre d’une contamination des sols par des polluants, dont les dioxines. «Le Conseil communal nous a chargés d’aller jusqu’au Tribunal fédéral si nécessaire, précise Laurence Marchand. Notre rôle est de protéger notre population.»

Cette dernière demande de la cohérence: en septembre dernier, les Vaudois ont accepté d’inscrire la notion d’économie circulaire dans leur constitution, rappelle Fabrice Vulliens: «L’Etat préfère accumuler des déchets plutôt que de travailler sur le recyclage. C’est sûr qu’il est plus simple de les entasser que de les valoriser. Nous réclamons un débat sur cette problématique de fond.»

«L’économie circulaire est une priorité qui guide l’action du Canton»

Contactée, la Direction générale de l’environnement (DGE) du Canton de Vaud, aux mains du ministre écologiste Vassilis Venizelos, rejette les critiques sur le manque de concertation autour des projets de décharges. Elle précise que les communes ont la possibilité de donner leur avis lors de la planification directrice. Le Canton «met ensuite en place différentes mesures pour assurer la participation de la population». Les projets sont aussi consultables lors des enquêtes publiques et présentés lors de séances d’information. Selon la DGE, «ces dispositions ont été jugées suffisantes à plusieurs reprises par les autorités judiciaires».

Accusée de faire la part belle aux intérêts privés, elle rappelle que «c’est la planification cantonale qui prime», en veillant notamment à ce que la clause du besoin se vérifie pour chaque site et région. Selon le groupe Orllati, les exploitants sont libres d’identifier en amont «des terrains susceptibles de répondre aux critères définis par les autorités et conclure des accords avec des propriétaires afin d’en étudier le potentiel». La DGE précise à ce sujet que «l’Etat n’a aucune base légale pour intervenir dans les accords de droits privés».

Elle assure aussi que «l’économie circulaire est une priorité qui guide l’action du Canton». Interrogée sur l’opportunité d’exploiter davantage la décharge existante ISDS et de créer une plateforme de valorisation et de recyclage à Eclépens, elle précise que «ces projets ne sont pas abandonnés, mais font l’objet de discussions». La DGE ne donne pas plus de détails, «ces différents points faisant l’objet d’une procédure judiciaire auprès du Tribunal fédéral».

Contactée, la Direction générale de l’environnement (DGE) du Canton de Vaud, aux mains du ministre écologiste Vassilis Venizelos, rejette les critiques sur le manque de concertation autour des projets de décharges. Elle précise que les communes ont la possibilité de donner leur avis lors de la planification directrice. Le Canton «met ensuite en place différentes mesures pour assurer la participation de la population». Les projets sont aussi consultables lors des enquêtes publiques et présentés lors de séances d’information. Selon la DGE, «ces dispositions ont été jugées suffisantes à plusieurs reprises par les autorités judiciaires».

Accusée de faire la part belle aux intérêts privés, elle rappelle que «c’est la planification cantonale qui prime», en veillant notamment à ce que la clause du besoin se vérifie pour chaque site et région. Selon le groupe Orllati, les exploitants sont libres d’identifier en amont «des terrains susceptibles de répondre aux critères définis par les autorités et conclure des accords avec des propriétaires afin d’en étudier le potentiel». La DGE précise à ce sujet que «l’Etat n’a aucune base légale pour intervenir dans les accords de droits privés».

Elle assure aussi que «l’économie circulaire est une priorité qui guide l’action du Canton». Interrogée sur l’opportunité d’exploiter davantage la décharge existante ISDS et de créer une plateforme de valorisation et de recyclage à Eclépens, elle précise que «ces projets ne sont pas abandonnés, mais font l’objet de discussions». La DGE ne donne pas plus de détails, «ces différents points faisant l’objet d’une procédure judiciaire auprès du Tribunal fédéral».

Dans le viseur, un Canton décrit comme extrêmement procédurier lorsqu’il s’agit d’autoriser une construction ou un changement d’affectation. «On enquiquine les gens pour le moindre détail et là, on laisse un exploitant faire ce qu’il veut sur 43 hectares, schématise Yves Gubinelli, président de l’association de Daillens. C’est d’autant plus choquant que de nombreux éléments du projet ont été délaissés en cours de route, ce qui nous plonge dans le flou.»

Fabrice Vulliens, conseiller communal PLR à Chavornay.
Photo: Blaise Kormann

Parallèlement à la Vernette, une plateforme de valorisation et de recyclage des matériaux d’excavation dernier cri ainsi que des installations de démétallisation devaient en effet voir le jour non loin, à Eclépens. Mais ce projet a été délaissé par Orllati en raison de l’impossibilité de le raccorder au réseau ferroviaire, selon la directrice de la communication du groupe, Véronique Chaignat: «Les CFF [...] nous ont informés qu’un raccordement de cette parcelle [...] n’était pas envisageable en raison de planifications ferroviaires [...] sur la ligne Lausanne-Yverdon.»

Pas d’obligation de recyclage

Les terrains en question accueillent aujourd’hui des halles qui abritent des sociétés privées. Les opposants dénoncent l’abandon d’un «aspect prépondérant du dossier, qui aurait permis de réduire considérablement le volume des déchets». Ils s’inquiètent en outre d’apprendre que le rail est sorti de l’équation, alors qu’il s’agissait également d’un «élément déterminant», notamment sous l’angle environnemental.

Pour la valorisation et le recyclage des matériaux d’excavation, Orllati recourt à ses anciennes structures de Bioley-Orjulaz. Celles-ci font l’objet d’un suivi régulier et sont conformes aux exigences fédérales, selon Véronique Chaignat. Mais les associations soulignent que l’ancienne conseillère d’Etat Béatrice Métraux, qui appelait de ses vœux la création de la plateforme d’Eclépens, avait remis en question la capacité de traitement des installations de Bioley-Orjulaz dans une décision de 2020 relative au permis de construire.

«
Pourquoi confier à un privé la responsabilité des résidus de nos déchets ménagers?
Yves Gubinelli, association Face à quel vent?
»

Elles regrettent également que, contrairement à d’autres cantons, Vaud n’émette que des incitations pour le recyclage et la valorisation des déchets de chantier, et non des obligations. Dans une interview publiée dans 24 heures en septembre dernier, le responsable de l‘économie circulaire chez Holcim, François Girod, déclarait ainsi que «le problème, c’est que la solution de la décharge est la moins chère. Vous démolissez et envoyez des camions enfouir les matériaux dans le sol, où ils n’ont rien à faire. Ce qu’il faut, c’est une réglementation.» Les opposants à la Vernette soulignent ainsi que l’ouverture de nouveaux espaces fera baisser les prix pour du stockage définitif et portera préjudice «à des solutions alternatives» plus respectueuses de l’environnement.

A Chavornay comme à Oulens, c’est aussi la perspective du sacrifice de terres agricoles sur une décennie au minimum (le temps de remplir la décharge et de reboucher) qui fait grincer des dents. D’autant plus que, comme le rappellent les associations actives autour de la Vernette, Vaud a «sans doute été l’un des plus draconiens en Suisse» concernant l’application de la loi sur l’aménagement du territoire. «Il y a eu des situations dramatiques de familles qui avaient acquis des parcelles de terrain constructible pour y réaliser leur domicile et se retrouvent avec une surface en zone de verdure ou agricole ayant perdu toute sa valeur», expliquent-elles.

Or, avec certains projets de décharge, «le Canton ne suit pas du tout la philosophie qu’il a défendue pour la LAT». Ces citoyens en savent quelque chose. En effet, ils ne se contentent pas de refuser l’installation d’une décharge près de chez eux, à la manière de Neinsager, mais ils enquêtent, recoupent, argumentent sur la base de centaines de documents.

Un privé pour gérer des déchets ménagers?

Et ils font marcher leur créativité. En janvier 2026, les associations de Daillens et d’Oulens ont ainsi envoyé à différents organismes romands actifs dans la gestion des déchets urbains une saucisse aux choux bien vaudoise, accompagnée d’un courrier. But de la démarche: sensibiliser ces acteurs aux «vieilles recettes», à savoir le maintien «d’une décharge existante exploitée à la moitié du potentiel autorisé, voire son extension». Baptisée ISDS (installation de stockage pour déchets stabilisés), cette décharge est située juste à côté de la Vernette, dans un lieu où l’impact sur le paysage et les habitants est limité.

«Fermer une décharge pour sacrifier 43 hectares de surfaces d’assolement (les terres agricoles les plus précieuses, ndlr) quelques centaines de mètres plus loin, cela n’a aucun sens», critique Yves Gubinelli, président de l’association de Daillens. Et puis l’ISDS présente un avantage de taille, selon lui: elle est aux mains de collectivités publiques, ce qui permet «une maîtrise des coûts et de la sécurité. Orllati est un acteur majeur dans la gestion des déchets de chantier. Mais pourquoi lui confier la responsabilité des résidus de nos déchets ménagers, qui concernent la collectivité?»

Les opposants dénoncent notamment le sacrifice de terres agricoles de première qualité.
Photo: Blaise Kormann

Cette problématique des intérêts publics et privés est au cœur des réflexions qui agitent les opposants. Une interpellation parlementaire déposée en novembre dernier mentionne un troisième projet, prévu dans le district de Nyon. L’exploitant est ici la société Ronchi, basée à Gland. Comme à Chavornay, la décharge doit accueillir des matériaux d’excavation pas ou faiblement pollués.

«Tout est fait à l’envers»

Signée par une trentaine de députés, l’interpellation demande une plus grande transparence dans le processus qui mène à l’ouverture de décharges. «En creusant le sujet, je me suis rendu compte que tout était fait à l’envers, commente l’écologiste Jean Valentin de Saussure, son auteur. On laisse une liberté totale aux entreprises de signer des conventions avec des propriétaires, sans aucune consultation de la commune, près de sites naturels ou même de places de jeu. Ce n’est pas cohérent. On a besoin de décharges, mais l’identification des sites doit être aux mains des communes et de l’Etat, pas de groupes privés.»

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