Etre Valaisan ou Valaisanne n’a pas eu tout à fait le même goût depuis l’immense tragédie de Crans-Montana. Tantôt qualifiés de «Corses de la Suisse», ou pointés pour les «magouilles» en Valais ou pour les trop fortes proximités et accointances qu’on y tolère, les Valaisans n’ont pas eu de répit.
Le drame du bar incendié et son retentissement international ont affecté la fierté valaisanne. Une véritable déferlante médiatique a assailli les locaux, qui ont vu leur image parfois égratignée. Alors que Blick et d’autres médias ont consacré un très grand nombre d’articles à Crans-Montana et au Valais depuis le début de l’année, cette surexposition, au-delà de sa justification, a été difficile à vivre pour nombre de Valaisans.
Un phénomène amplifié par les réseaux sociaux, où les réactions courroucées de personnes basées en Valais ont montré combien cette focalisation sur Crans-Montana pouvait irriter et agacer au plus haut point. Qu’en disent les Valaisans et Valaisannes? Cinq personnalités de renom se sont livrées à Blick, avec attachement et recul à la fois.
Romaine Jean: «On a glissé très vite dans les clichés»
Romaine Jean conteste vivement l’idée que les connivences, l’entre-soi, ou les contrôles défaillants, soient des spécialités uniquement valaisannes. L’ancienne productrice de la RTS, qui a notamment produit et présenté l’émission Infrarouge, est aujourd’hui consultante en communication et médias. Elle est originaire d’Ayent, où se trouve la station touristique d’Anzère, où habitaient ses parents. Elle reconnaît certes que «le Valais déteste quand des critiques viennent de l’extérieur». Mais elle tient à mettre les points sur les «i»:
«J’adore mon canton, mais je n’ai aucun chauvinisme. Or j’ai trouvé qu’on avait glissé très vite dans les clichés et la critique très facile». Il y a deux mois, elle écrivait sur son mur LinkedIn: «Dans cette tragédie, des collectivités ont failli dans leurs contrôles, des particuliers ont sans doute lourdement fauté. Mais à tous ceux qui estiment, comme la NZZ, que c’est le Valais qui est en cause, je réponds: l’actualité récente a montré que le laxisme, l’appât du gain, les petits arrangements entre amis, sévissent aussi ailleurs. N’est ce pas à Zurich qu’une grande banque, appelée Credit suisse, a misérablement chuté, après avoir distribué des salaires et des dividendes insensés, hors de tout contrôle et de toute rationalité économique? La NZZ devrait s’en souvenir.» Ce post a recueilli près de 1000 likes.
Suite à la catastrophe Credit Suisse, nous dit Romaine Jean, «a-t-on dit «c’est typiquement les Zurichois'?». Elle souligne que «partout où on a un microcosme fermé, peu de surveillance, et beaucoup d’argent, on voit les mêmes résultats». Genève, rappelle l’ancienne cadre de la RTS, «ne dispose que d’un seul poste pour les inspections incendie dans tout le canton». Si elle estime que le Valais doit tirer les conséquences de cette tragédie, «les clichés, et ce déversement de critiques un peu hautain, cela m’a heurtée.»
Christian Constantin: «La faute, c’est un engin pyrotechnique qui a mis le feu»
«Prétendre que, parce que des engins pyrotechniques ont mis le feu dans un sous-sol, les Valaisans seraient tous des magouilleurs, c’est stupide», estime Christian Constantin. Dès le début, le dirigeant du FC Sion et promoteur immobilier a voulu circonscrire le drame à ce qu’il est vraiment: un terrible accident, directement lié aux engins pyrotechniques. «La première faute, c’est celle-ci, et cela aurait eu les mêmes conséquences n’importe où.».
A la suite de l’incendie, le médiatique Valaisan souligne que «la gestion des secours et des hospitalisations a été quant à elle irréprochable», et que cela aussi, il faut le dire. «Grâce à cela, les décès ont peut-être même été moins nombreux».
Mais les clichés ont la vie dure, note l’homme d’affaires: «l’étiquette du Valaisan qui boit facilement un coup, l’idée qu’on est la Corse de la Suisse, on ne va jamais les changer. «Qu’en général, on se connaisse tous, et qu’on ait une culture similaire? C’est une évidence, et c’est une force.» Par contre, il juge qu’une bonne communication aurait été indispensable, et que des excuses présentées très vite ont fait défaut. Il regrette que Nicolas Féraud, le président de la commune, n’ait pas parlé aux Valaisans et au monde avec son coeur: «Le coeur a souvent beaucoup plus de bon sens que les communicants.»
Sa crainte pour Crans-Montana: la paralysie. «Il faut absolument éviter un scénario comme Loèche-les-Bains, quand plus personne dans la station n’osait prendre de décisions». Pour l’homme d’affaires, à l’heure où il faudrait redoubler de travail pour générer des revenus et faire face à la facture colossale qui attend Crans, la paralysie n’est pas une option. «L’expérience a montré que dans ces cas, il faut avoir le courage de changer tous ceux qui ont des responsabilités au sein d’une commune, afin d’avoir des gens qui ne soient pas trop touchés par le drame».
Patrick Bérod: «Ce qui est blessant, c’est de faire d’un cas particulier une généralité»
Patrick Bérod, directeur de l’Association hôtelière du Valais, estime que des clichés parfois blessants ont été véhiculés. «Dire 'ce sont tous des copains', cela peut être vrai, surtout quand on a fait de la politique au niveau local et cantonal, mais c’est la même chose partout». Celui qui préside par ailleurs l’Ordre de la Channe (confrérie de viticulteurs) n’apprécie pas non plus l’étiquette de «combinards». «Quand on parle de 'Genferei', on voit bien qu’il ne s’agit pas que du Valais, dit-il. Ce qui est blessant surtout, c’est de faire d’un cas tout à fait particulier, comme Crans-Montana, une généralité.»
Pour Patrick Bérod, «le Valais est capable du meilleur comme du pire». Le meilleur, dit-il, «c’est par exemple la convivialité: on ne mange pas la raclette, on partage un moment devant une raclette.»
C’est aussi l’esprit de survie. «Les Valaisans sont meurtris après le drame de Montana, mais si nous ne pouvons ajouter des années à la vie, alors ajoutons de la vie aux années. Les hôteliers de Blatten, un village rasé par la montagne, ont construit un hôtel démontable à quelques kilomètres de là.»
Autre mise au point: «Nous sommes aussi fiers de notre procureure générale et lui faisons confiance, car on la connaît, on sait qu’elle est honnête, qu’elle ne sera amie avec personne et ne fera aucun passe-droit dans ce dossier. On veut faire venir un procureur vaudois, zurichois, italien? Mais tous ont de grosses affaires sur les bras.» Pour Patrick Bérod: «Chaque canton qui veut nous donner une leçon doit balayer devant sa porte.»
Sur les réseaux sociaux, il lit les pires clichés: «Tous ignorants, tous pourris, tous copains». «Ce genre de critiques nous laisse froids, réagit-il. On est à chaque fois surpris par l’incompétence sur les réseaux sociaux et par la méchanceté qui y règne. Les Valaisans sont fiers de l’être. Et ces critiques mal intentionnées, cela nous glisse comme sur les plumes d’un canard.»
Tarcis Ancay: «J’ai souffert du manque de solidarité envers les gens de Crans»
Tarcis Ancay a vécu de l’intérieur le drame du 31, car il vit à Crans-Montana. «Lors des trois semaines qui ont suivi cette catastrophe, tous les matins je me réveillais avec une sorte de gueule de bois, sans avoir bu, tant le retentissement était fort, raconte le champion suisse de marathon (de 2008 à 2011). J’étais sonné, comme si j’avais ramassé un uppercut, ou pris une cuite d’enfer.»
Ce qui l’a blessé, c’est «le manque de solidarité envers les gens de Crans-Montana». Mais aussi, entre certains hôteliers et certains commerçants du Haut-Plateau. «Je le regrette infiniment», dit l’athlète valaisan, qui dirige un magasin de sport à Sion. Il comprend les reproches adressés à la commune. Mais, «à tête reposée, je m’interroge: qui pouvait vraiment être prêt pour une telle tragédie? Qui se prépare pour ça? Personne. Tout le monde a été surpris, dans un état de choc». Il ressent un besoin de compassion, qui a manqué au milieu du flot de critiques: «On doit être solidaires envers les victimes et leurs proches, mais aussi envers les gens de Crans qui ont essayé pour certains de faire leur travail et qui ont le coeur lourd que cela arrive chez nous, sans qu’on ait pu le prévoir».
Tarcis Ancay relève un paradoxe: «Les morts de Crans vont sauver de nombreuses vies: grâce à ces martyrs, les systèmes de sécurité du monde entier ont été renforcés.»
Autre paradoxe, selon l’athlète et commerçant, «désormais, n’importe où dans le monde, quand on va dire 'Crans-Montana', on saura dire où ça se trouve.» Ne vaut-il pas mieux être inconnu que mal connu? «Possible, si c’est intentionnel, mais dans une situation comme celle-ci, au niveau du tourisme, les gens feront la part des choses, après une baisse de fréquentation initiale. Alors retrouvons déjà de la solidarité entre nous», plaide-t-il.
Raymond Loretan: «Un drame ne peut résumer tout un canton»
Raymond Loretan a l’âme valaisanne, bien qu’il ait beaucoup voyagé. «Ce que beaucoup de Valaisannes et de Valaisans ont ressenti ces derniers mois, c’est une forme d’injustice et d’indignation légitime face à l’image qui a été donnée du Valais», témoigne cet ancien diplomate, natif de Sion, homme politique du Centre, aujourd’hui vice-président d’Aevis Victoria (propriétaire de cliniques). «En quelques jours, poursuit-il, le Valais est devenu presque un cas à part — comme si un événement tragique suffisait à résumer tout un canton.»
Aux yeux de ce lecteur assidû des journaux, «une partie des commentaires, notamment en Suisse alémanique, a parfois relevé davantage du procès à charge que de l’analyse». Raymond Loretan a ressenti «une forme d’arrogance chez certains donneurs de leçons bien-pensants qui, après 'les Grecs de la Suisse', se sont attaqués aux 'Corses de la Suisse', sans connaître le terrain ni vivre les choses dans leur réalité humaine».
«Je suis fier d’être Valaisan, dit-il. À l’annonce du drame, j’étais à l’autre bout du monde, et je me suis effondré en larmes — pour les victimes, mais aussi pour mon Crans-Montana et mon Valais. Cette période, aussi difficile soit-elle, peut devenir un moment de vérité: celui où le Valais démontre qu’il est à la hauteur — non pas des clichés, mais de ses responsabilités.»
Il l’admet: «Nous avons entretenu nous-mêmes certains clichés. Ce goût de la différence, ce rapport fort à notre identité. Mais cela ne doit pas devenir une grille de lecture simpliste imposée de l’extérieur.»
Aujourd’hui, Raymond Loretan parle d’une confiance et d’une fierté «intactes, peut-être même renforcées face à l’épreuve». Une communauté ne se définit pas par l’absence de difficultés, dit-il, mais par sa manière de les traverser. «Etre Valaisan aujourd’hui, c’est rester debout, conclut-il, avec calme et détermination. C’est refuser les caricatures, sans se fermer au regard extérieur».