Parfois, dans le courrier des lecteurs des journaux ou ailleurs, on voit apparaître les chroniques directes de cette professeure d’université, jeune trentenaire passionnée. Argumentées, elles traitent de sujets liés à la politique suisse, aux relations entre les générations ou entre les villes et les campagnes, aux dangers de l’IA ou à l’émergence des droites radicales.
Rahel Freiburghaus donne des cours de politique suisse et comparée à l’Université de Lausanne, qu’elle avoue apprécier quand ils virent au débat d’idées, avec des moments réservés aux questions, multiples. Bernoise, fille de paysans, à cheval entre urbanité et ruralité, un peu comme la Suisse, la jeune chercheuse et politologue incarne cette tranche d’âge qui suggère que notre système mérite d’être discuté, remis en question. Elle s’y attaque sans hésitation. On va encore parler d’elle.
Vous avez grandi dans une ferme bernoise, votre frère va reprendre l’exploitation familiale. En quoi cette ascendance paysanne influence-t-elle votre regard de politologue aujourd’hui?
Cette expérience m’a beaucoup marquée. Elle continue d’influencer mes travaux de recherche. Grandir dans une ferme, c’est apprendre l’humilité. Se rendre compte de ce que signifie être dépendant de la nature et de la météo, surtout avec les aléas climatiques actuels. Aujourd’hui, dans ma vie professionnelle académique, j’ai conscience du privilège immense d’avoir un travail qui n’est pas soumis aux caprices du temps et m’offre une grande liberté d’organisation.
Ce bagage me permet aussi de mieux comprendre les tensions actuelles entre les villes et les campagnes. Le métier d’agriculteur a beaucoup changé, il est devenu d’une complexité bureaucratique folle. Les normes, souvent pensées pour rassurer les populations urbaines sur la protection de la nature, pèsent lourdement sur les jeunes paysans, comme mon frère. La nouvelle génération apparaît fragilisée, limitée dans sa marge de manœuvre entrepreneuriale. J’essaie, à mon échelle, de faire le pont entre ces deux mondes, d’expliquer cette réalité agricole dans les milieux urbains et académiques que je fréquente aujourd’hui. L’ignorance mutuelle aggrave les conflits.
Votre passion politique s’est cristallisée autour du système suisse et de son fédéralisme. Ce modèle est-il sous pression?
Absolument. Historiquement, nos institutions et les frontières de nos cantons ont été pensées pour apaiser les différences et stabiliser un pays traversé par de multiples minorités linguistiques et confessionnelles. La force de la Suisse a toujours résidé dans le fait que ces «fossés» se croisent, sans s’isoler totalement. Des régions riches peuvent faire partie d’une minorité linguistique, par exemple. Or on observe aujourd’hui que ces frontières cantonales ne correspondent plus aux vraies fractures de notre société, qui se situent désormais entre les centres urbains et les campagnes. Des cantons comme Vaud ou Berne sont eux-mêmes scindés entre capitale et périphérie rurale. Dès lors, nos institutions peinent à jouer leur rôle d’équilibrage. Pire, certaines règles comme la double majorité du peuple et des cantons risquent aujourd’hui d’exacerber ces nouveaux clivages et de précariser des minorités, notamment les Romands. Il faudrait repenser ces équilibres, par exemple en intégrant le poids des grandes villes, afin de refléter la réalité démographique et sociologique contemporaine.
On constate que les jeunes se détachent de plus en plus du fédéralisme. Comment expliquez-vous ce phénomène?
C’est une tendance nette qui s’est accélérée, notamment avec la crise du covid, où les jeunes n’ont pas compris pourquoi les règles changeaient d’un canton à l’autre. La première explication est la mobilité: un jeune peut très bien étudier à Lausanne et habiter à Neuchâtel. Pour cette génération, les frontières cantonales sont devenues artificielles; ils les traversent plusieurs fois par jour. La seconde explication est liée à l’urgence des enjeux contemporains.
Les jeunes sont très préoccupés par le changement climatique, l’égalité ou les crises internationales. Face à des défis aussi radicaux, ils ont l’impression que le fédéralisme est trop lent. Ils préfèrent un pouvoir central fort, une Confédération capable de prendre des décisions rapides et globales, plutôt que d’attendre 26 solutions cantonales différentes. Ce désir de centralisation s’observe aussi au parlement. De nombreux élus multiplient les initiatives parlementaires demandant plus de pouvoir pour Berne.
La population suisse vieillit, avec un électeur moyen qui frôle les 60 ans. Quel est l’impact de ce vieillissement sur les relations entre générations dans les urnes?
C’est un des plus grands défis pour notre démocratie. Le fossé entre les préférences politiques des générations les plus jeunes et celles des plus âgées s’est creusé pour atteindre aujourd’hui environ 13%. Soit un écart comparable à celui qui sépare la Suisse romande de la Suisse alémanique! A ce fossé idéologique s’ajoute un problème de participation. Les jeunes votent beaucoup moins que les aînés. Mathématiquement, même si tous les jeunes votaient, le poids démographique des seniors resterait supérieur. Le risque est de voir les générations âgées gouverner le pays par leurs votes, ce qui crée de la frustration chez les jeunes, qui se sentent ignorés par le système et finissent par se désengager ou se tourner vers des actions ciblées, au détriment du vote classique.
Comment retisser ce lien intergénérationnel?
Innover. Une idée intéressante serait la création d’un «conseil des générations», où différentes classes d’âge se réuniraient pour débattre des objets de votation. Il pourrait émettre une recommandation de vote bénéficiant d’un soutien intergénérationnel, intégrée directement dans le livret explicatif envoyé aux citoyens. Cela permettrait de sensibiliser l’ensemble des électeurs aux perspectives spécifiques des différentes générations, au-delà de la simple position des autorités fédérales. Nous pourrions tester ce modèle au niveau d’un canton, qui servirait de laboratoire.
A l’échelle européenne comme en Suisse, la droite radicale gagne du terrain.
C’est un phénomène préoccupant qui s’explique par la normalisation des idées de la droite radicale. Pendant longtemps, les personnes ayant ces opinions devaient les cacher, notamment dans leur sphère professionnelle. Il y a eu des points tournants, comme la crise migratoire de 2015, qui ont ouvert une fenêtre. L’expression de ces idées s’est décomplexée.
Parallèlement, l’offre politique s’est adaptée. Des figures comme Marine Le Pen en France ou Giorgia Meloni en Italie ont travaillé à lisser leur image pour paraître plus modernes et rationnelles. Les études en sciences politiques sont pourtant unanimes sur les conséquences. Quand la droite radicale accède au gouvernement, on observe une diminution des libertés civiles, notamment pour les minorités, et une instabilité gouvernementale. Je suis d’un naturel optimiste, mais sur ce sujet, je ne le suis pas du tout.
En Suisse, on observe un paradoxe. L’UDC est le premier parti du pays aux élections mais perd souvent dans les votations populaires.
C’est effectivement un paradoxe unique au monde, rendu possible par notre démocratie directe. Dans les autres pays européens, les citoyens n’ont que les élections pour exprimer leur colère ou leur déception vis-à-vis du système. En Suisse, les électeurs peuvent utiliser les élections fédérales pour envoyer un signal de mécontentement en votant pour l’UDC.
Mais le mécanisme change lors des votations populaires. Face à des propositions concrètes et souvent radicales soumises aux urnes, les citoyens reprennent le calcul: «Est-ce que cette loi va vraiment me servir, en tant que femme, en tant que minorité, ou en tant que citoyen de classe moyenne?» Ils réalisent l’impact réel de ces idées sur leur vie quotidienne et finissent par les rejeter. La démocratie directe agit ici comme un filtre et un modérateur puissant.
Face à ces défis, vous plaidez pour que la Suisse s’inspire de certains modèles étrangers.
Nous avons trop souvent cette certitude que notre modèle est insurpassable, ce qui nous empêche d’être ouverts aux solutions qui fonctionnent ailleurs. Or nos institutions ont impérativement besoin d’être réformées pour devenir plus résilientes.
Si l’on prend la question européenne, où la Suisse se retrouve isolée, nous pourrions nous inspirer de la Norvège, également hors de l’UE. Son parlement a créé une grande commission dédiée à la politique européenne, avec des membres de diverses autres commissions (sécurité, économie) pour anticiper en permanence les directives de Bruxelles.
Pour redynamiser la participation électorale et lutter contre le sentiment que «le vote ne sert à rien», regardons les Irlandais. Ils utilisent le scrutin à vote unique transférable: l’électeur classe les candidats par ordre de préférence. Si son candidat favori n’a pas assez de voix ou est déjà élu, son vote est transféré à son deuxième choix. Cela élimine la frustration des voix perdues. Enfin, pour corriger les dérives de notre système de milice où les parlementaires, débordés par la complexité des dossiers, s’en remettent aux lobbyistes, inspirons-nous de l’Allemagne en instaurant un registre transparent des lobbys. Il faut avoir l’audace de regarder au-delà de nos frontières pour réinventer et protéger notre démocratie!
Cet article a été publié initialement dans le n°42 de «L'illustré», paru en kiosque le 15 octobre 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°42 de «L'illustré», paru en kiosque le 15 octobre 2026.