Les confidences d'une figure de la diplomatie helvétique
Comment la Suisse pèse en toute discrétion sur l'avenir du Moyen-Orient

Monika Schmutz Kirgöz, figure de la diplomatie suisse au Moyen-Orient, évoque les pourparlers entre les Etats-Unis et l'Iran, le risque d'un embrasement régional et le rôle de la Suisse comme médiatrice discrète.
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Monika Schmutz Kirgöz, l'une des diplomates suisses les plus éminentes, dirige la division Moyen-Orient et Afrique du Nord.
Photo: Thomas Meier
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Lucien Fluri, Sven Altermatt et Thomas Meier

La Suisse fait-elle plus que de la simple figuration dans les pourparlers de paix entre les Etats-Unis et l’Iran? Quel rôle joue-t-elle réellement pour Washington dans le cadre de son mandat de puissance protectrice à Téhéran? Et un embrasement général menace-t-il le Moyen-Orient? L'ambassadrice Monika Schmutz Kirgöz, cheffe de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord au Département fédéral des affaires étrangères, répond à ces questions dans une interview accordée au Blick.

Monika Schmutz Kirgöz, après les pourparlers du Bürgenstock, on aurait pu croire que la paix était sur le point d'être conclue. Aujourd'hui, les missiles et les menaces dominent à nouveau.
On a l'impression d'être sur des montagnes russes: ça monte, puis ça redescend. Après la rencontre du Bürgenstock, l'espoir était grand. Une semaine plus tard, le mémorandum trilatéral entre Israël, le Liban et les Etats-Unis avait été signé. On avait remonté la pente, mais peu après, les tirs ont repris, et on est redescendu tout aussi vite. Cela s'inscrit dans la réalité du contexte de politique étrangère dans lequel nous travaillons.

Avez-vous encore l'espoir d'une solution prochaine?
L'espoir a pris un coup, mais il n'est pas mort. La Suisse s'est beaucoup investie pour maintenir les canaux de communication ouverts, en particulier entre les Etats-Unis et l'Iran. Nous continuons de penser qu'une solution négociée peut conduire à la pacification de la région.

Concrètement?
Nous comptons fermement sur la tenue de nouvelles discussions. Le mémorandum en 14 points conclu entre les Etats-Unis et l'Iran revêt une importance capitale. Il s'agit désormais de donner un contenu concret à ces différents points. Des groupes de travail sont prévus à cet effet afin de discuter de tous les détails.

Pouvez-vous donner une date précise?
La situation évolue en permanence. Récemment, par exemple, les rebelles houthis ont pris l'Arabie saoudite pour cible. Il s'agit d'une nouvelle escalade qui risque de déclencher un embrasement généralisé. Nous mettons donc tout en oeuvre pour désamorcer la situation. Des négociations sont nécessaires. Le dialogue doit se poursuivre.

Dans quelle mesure le président américain Donald Trump contribue-t-il à ces revirements incessants? Le soir, il fait une annonce et, le lendemain matin, la situation a déjà changé. Y a-t-il une stratégie derrière tout cela ou s'agit-il d'une approche purement impulsive?
Le président américain veut des accords rapides. Dès qu'un accord est conclu, il en attend une mise en oeuvre rapide. Mais cela nécessite davantage de diplomatie intensive et, surtout, l'instauration d'un climat de confiance. C'est précisément là que réside la valeur ajoutée de la Suisse. Grâce à son rôle crédible, elle peut rapidement intervenir là où elle peut apporter sa contribution. C'est l'une des forces de notre diplomatie.

Le rôle exact de la Suisse dans ce domaine est difficile à cerner...
Il est peu visible, car notre diplomatie oeuvre sur le long terme et en coulisses. Pour cela, nous utilisons toute la panoplie des outils diplomatiques.

Par exemple?
Prenez la Syrie: nous y sommes engagés depuis le début de la guerre civile en 2011, notamment au niveau de la recherche des personnes disparues et du travail de mémoire. Il s'agit de localiser des fosses communes, d'apporter des certitudes aux familles et de traduire les criminels en justice. Sans cela, il ne sera pas possible de construire une nouvelle Syrie, car les blessures de la guerre civile ne sont pas encore cicatrisées, et elles continuent de représenter un risque de conflits futurs et d'instabilité persistante en Syrie. Nous disposons d'expertes et d'experts, ce qui nous vaut la confiance des parties au conflit. Cela nous permet alors d'ouvrir des canaux de dialogue.

Les résultats de ces discussions sont souvent difficiles à percevoir...
Parce que beaucoup de choses se déroulent en coulisses, et pour de bonnes raisons. C'est la diplomatie discrète dans sa forme la plus classique. Elle s'inscrit dans le temps long, sans mégaphone. Nous vivons à une époque où beaucoup de choses font du bruit. La Suisse, elle, choisit délibérément la discrétion.

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Nous pouvons rester discrets. C'est précisément pour cela que nous sommes appréciés
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En toute honnêteté, n'avez-vous parfois pas envie de vous faire davantage entendre?
Simplement parce que l'époque est bruyante? Non. La Suisse est synonyme de diplomatie sérieuse, de promotion de la paix, d'engagement en faveur des droits de l'homme et d'aide humanitaire. Nous pouvons rester discrets. C'est précisément pour cela que nous sommes appréciés.

Le mandat de la Suisse en tant que puissance protectrice entre les Etats-Unis et l'Iran est devenu un symbole de la diplomatie helvétique. Pourtant, la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump a aussi frappé la Suisse. Les Etats-Unis sous-estiment-ils nos services?
D'autres pays qui entretiennent historiquement des relations étroites avec les Etats-Unis ont eux aussi été surpris par ces droits de douane. La situation s'est toutefois améliorée pour la Suisse grâce à des négociations et à une certaine ténacité.

Ce mandat, avec son rôle de pont entre deux pays hostiles, est-il encore efficace?
Oui, il fonctionne toujours. Lorsque le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio s'entretient avec le conseiller fédéral Ignazio Cassis, le mandat de puissance protectrice est régulièrement abordé. Du côté américain, nous sentons que ce mandat est apprécié. En revanche, nous ne rendons pas public le contenu des échanges qui passent par ces canaux.

Concrètement, quel est le rôle de la Suisse?
Prenons exemple de l'échange de prisonniers: des libérations de ressortissants américains ont été rendues possibles ou accompagnées par la Suisse. Cela a encore été le cas la semaine dernière. Il y a aussi le travail consulaire sur place. La Suisse représente les intérêts des ressortissants américains en Iran et assume des tâches très concrètes, notamment le versement des retraites. Cela peut sembler peu spectaculaire, mais ça démontre à quel point ce mandat revêt un caractère concret au quotidien.

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Nous sommes à l'aube d'une recomposition du Moyen-Orient
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Le Moyen-Orient a profondément changé en quelques années: la guerre fait rage à Gaza, le conflit entre Israël et l'Iran s'est intensifié et un changement de pouvoir a eu lieu en Syrie. Où voyez-vous le plus grand risque d'une nouvelle escalade?
Nous sommes à l'aube d'une recomposition du Moyen-Orient. Je reste néanmoins prudemment optimiste quant à la possibilité d'éviter un embrasement général. Pour l'instant, les acteurs restent en contact par de nombreux canaux. Tous s'efforcent d'empêcher une nouvelle escalade. Au bout du compte, une guerre ne sert les intérêts de personne. Il est donc essentiel que les parties belligérantes restent à la table des négociations.

Vous y voyez donc aussi des opportunités?
Oui. Les changements sont fondamentaux. Lorsque j'étais ambassadrice au Liban, de 2017 à 2021, l'influence iranienne dans le pays était perceptible au quotidien. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Je me suis récemment rendue de nouveau au Liban et en Syrie. Le président libanais m'a expliqué à quel point la situation avait changé. Autrefois, au Liban, on osait à peine prononcer le mot «Israël».

... et aujourd'hui?
Aujourd'hui, beaucoup parlent ouvertement de paix. Cela montre à quel point le changement est profond. Au Liban, presque tout le monde souhaite désormais la paix, à l'exception du Hezbollah.

Croyez-vous vous-même à la paix?
Quand on est sur place et que l'on constate à quel point la rhétorique et les réalités politiques ont changé en quelques années, il y a vraiment des raisons d'espérer. Récemment, j'ai par exemple rencontré le ministre saoudien des Affaires étrangères. Il a expliqué, en substance, qu'Israël devait désormais transformer sa supériorité militaire en diplomatie et tendre la main vers la paix. Je partage cette analyse.

Y a-t-il d'autres signes qui vous rendent optimiste?
Le président par intérim syrien, Ahmed al-Charaa, répète sans cesse qu'il souhaite la paix – c'est remarquable. Si de tels signaux sont pris en compte, ils peuvent ouvrir la voie à un nouvel ordre au Moyen-Orient. Les relations entre la Syrie et le Liban se sont par exemple améliorées malgré les conflits dans la région. Mais une chose est claire: pour parvenir à une paix durable, il faut trouver une solution pour les Palestiniens et pour Gaza. La Suisse continue d'oeuvrer sans relâche dans ce sens.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement?
Ces jours-ci, nous menons en Suisse des consultations politiques avec des représentants de l'Autorité palestinienne. Par ailleurs, le numéro deux du ministère israélien des Affaires étrangères se rendra en Suisse pour des entretiens. Nous maintenons le dialogue avec les deux parties et nous nous efforçons de contribuer de manière constructive à une désescalade.

On reproche à Berne de ne critiquer Israël qu'avec retenue dans le cadre de la guerre à Gaza. Des personnalités, dont l'ancienne ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey, réclament un rôle plus actif de la Suisse.
Je ne trouve pas que la Suisse fasse preuve de retenue. Nous disons ce qui doit être dit et nous nous appuyons sur le droit international. En revanche, nous ne parlons pas plus fort que les autres. Notre aide humanitaire en faveur de la population civile en détresse a souvent davantage d'impact que des critiques publiques virulentes. Ce type de critiques ne manque pas sur la scène internationale, mais il n'a jusqu'à présent pas incité le gouvernement israélien à changer de cap. Nous condamnons aussi clairement les événements en Cisjordanie. L'essentiel est d'exercer une influence de manière pragmatique et persistante.

Vous comptez parmi les diplomates les plus expérimentées de Suisse. De nombreux pays avec lesquels vous négociez sont marqués par une culture patriarcale. En tant que femme, avez-vous dû vous affirmer différemment de vos collègues masculins?
La diplomatie suisse implique de dialoguer avec tous les interlocuteurs. Bien sûr, je m'adapte aux coutumes culturelles. Mais les choses ont beaucoup changé, notamment dans les pays du Golfe. Les femmes y occupent aujourd'hui des rôles bien plus visibles. Prenons l'exemple du voile...

Je vous en prie...
Lorsque le port du voile est attendu, j'en porte un. C'est une marque de respect. Récemment, j'ai assisté avec le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis aux funérailles de l'ancien émir du Qatar. Notre délégation était composée, en dehors du conseiller fédéral, uniquement de femmes, parmi lesquelles notre ambassadrice à Doha et moi-même en tant que cheffe de division. Cela envoie un signal fort. L'Arabie saoudite m'impressionne particulièrement. On y ressent un formidable élan de changement. Les femmes y assument de plus en plus de responsabilités et disposent aujourd'hui d'un pouvoir conséquent.

Lorsque vous avez débuté votre carrière, les femmes dans le service diplomatique étaient encore une exception. Aujourd'hui, vous encouragez vous-même les femmes. Qu'est-ce qui a changé au cours de ces 30 dernières années?
Beaucoup de choses. En 2022 encore, la proportion de femmes ambassadrices était de 25%. Aujourd'hui, elle atteint déjà 35%. Ce n'est pas un hasard. Le conseiller fédéral Ignazio Cassis a lancé le plan d'action «Egalité des chances» et le met en oeuvre avec détermination. Notre objectif est de dépasser les 40% de femmes parmi les ambassadeurs d'ici à la fin 2028. Mais il ne s'agit pas seulement de chiffres. Les équipes mixtes prennent de meilleures décisions. Les hommes et les femmes perçoivent souvent les choses différemment. En diplomatie, où il s'agit de construire des compromis durables, cette diversité est un véritable atout.

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