Le bassin lémanique a la cote
Les richissimes Emiratis fuient les drones iraniens pour la Suisse romande

Nul ne sait combien de temps durera la guerre en Iran et les cheikhs commencent eux aussi à envisager des solutions alternatives. Un homme d'affaires suisse nous décrit la situation aux Emirats, et explique pourquoi la Suisse attire tant les personnes fortunées.
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La guerre en Iran rend impossibles les affaires dans le Golfe.
Photo: keystone-sda.ch
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Christian Kolbe

Claudio* fait partie des nombreux citoyens suisses à traveiller dans les pays du Golfe. Depuis le début de la guerre en Iran, la plupart de ses activités commerciales sont paralysées, alors même que le quadragénaire était sur le point de conclure un accord lucratif. L'homme d'affaires témoigne sous couvert d'anonymat, notamment pour ne pas compromettre son business. 

En effet, une transaction aurifère prévue pour début mars aux Emirats arabes unis (EAU) vient tout juste de lui échapper. «L’acheteur n’a pas pu entrer aux Emirats pour finaliser le contrat. De plus, nous ne savons actuellement pas comment exporter l’or et devons nous réorganiser», explique Claudio. 

Le problème réside dans l'augmentation exorbitante des primes d'assurance pour les vols à destination de la région du Golfe. Cette hausse des primes concerne aussi bien les vols passagers que les vols de fret. Seules les compagnies aériennes locales comme Emirates, Etihad et Qatar Airways maintiennent encore un service aérien rudimentaire, sous haute sécurité. «Les vols sont escortés par des avions de combat à l'arrivée et au départ», précise Claudio. Cependant, les compagnies du Golfe aussi ont stationné une grande partie de leur flotte dans des lieux sécurisés, par exemple à l'aéroport provincial espagnol de Teruel. 

La menace des drones iraniens a déjà poussé de nombreux expatriés à fuir les Emirats, entraînant de graves conséquences pour le marché immobilier. «Les prix ont chuté de 30 à 40%», constate Claudio. Cette baisse fulgurante illustre la fragilité du nouveau modèle économique des pays du Golfe: un abandon progressif du pétrole et du gaz au profit du tourisme, du commerce et des services. «Beaucoup d'Emiratis sont déçus et se sentent abandonnés par leurs partenaires commerciaux», déplore Claudio. «Le moral est au plus bas.» 

«La Suisse est très appréciée des Arabes»

Quelques semaines de guerre ont suffi à anéantir la réputation et le fonds de commerce des Emirats arabes unis et des autres Etats du Golfe persique. «Il faudra des années pour résoudre les problèmes de sécurité et rétablir cette réputation», s'inquiète Claudio, qui, malgré tout, n'a aucune intention de partir. 

Mais cette ambiance morose commence à affecter les cheikhs, qui envisagent d'autres options. «La Suisse est très appréciée des Arabes, beaucoup y passent leurs étés depuis longtemps», explique Claudio. Les destinations autour du Léman sont particulièrement prisées, tout comme Gstaad (BE) du côté suisse alémanique. Même avant la guerre, Claudio recevait régulièrement des demandes de renseignements de ses partenaires commerciaux sur les possibilités d'installation en Suisse.

Pas d'afflux massif de capitaux en vue

Si la Suisse est si attrayante, ce n'est pas seulement pour ses douces températures estivales. La forte concentration d'écoles privées prestigieuses et l'importance mondiale des places financières de Genève et Zurich jouent aussi un rôle central. «Toutefois, la situation actuelle n'entraînera pas un afflux massif de capitaux dans le secteur financier», anticipe Claudio, qui y voit trois raisons. 

Tout d'abord, parce que transférer des millions depuis le Golfe vers Genève, et sa célèbre rue de la Confédération, n'est plus aussi simple qu'avant. L'ouverture d'un compte peut facilement prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Ensuite, parce que les grandes fortunes arabes diversifient largement leurs investissements. Leur argent n’est d’ailleurs souvent pas conservé dans leur pays d’origine, mais déjà placé dans des banques suisses ou dans des centres financiers en Suisse et en Asie.

Enfin, Claudio pointe un troisième obstacle: «Une grande partie des fonds restera dans les Emirats arabes unis et les autres Etats du Golfe. En effet, ces fonds seront nécessaires à la reconstruction après la fin de la guerre, surtout pour rétablir la réputation du pays et répondre aux préoccupations sécuritaires.»

Des perspectives intéressantes en Suisse

La Suisse, politiquement neutre, présente un avantage indéniable en matière de sécurité. S'ajoute un deuxième atout: son faible taux de criminalité. Mais son interdiction des minarets et du port du voile intégral représente des obstacles pour les populations arabes, ce qui explique pourquoi le sud de la France ou l'Espagne représentent aussi des options intéressantes. 

«Nous n’assisterons pas à un exode massif de cheikhs», affirme Claudio avec certitude. «Mais il est fort possible qu’un ou deux prolongent leur séjour en Suisse.» Ou qu’ils inscrivent leurs enfants un peu plus tôt dans l’une des écoles extrêmement chères et privées suisses. 

*Prénom d'emprunt

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