Fuite en jet privé – chien et chat autorisés à bord
Des Suisses paient 22'600 francs pour rentrer de Dubaï en jet privé

Face à la raréfaction des vols en zone de guerre dans le Golfe, l’entrepreneur John Rageth organise des rapatriements en jets privés depuis Zurich. Une alternative salvatrice mais complexe, dont le coût demeure particulièrement élevé.
1/8
La guerre est proche: l'épave d'un drone iranien à Dubaï.
Photo: AFP
RMS_Portrait_AUTOR_928.JPG
Christian Kolbe

Quinze jours après le déclenchement des hostilités, plus de 1600 ressortissants suisses sont encore bloqués dans la région du Golfe. La plupart se trouvent aux Emirats arabes unis, dans des villes comme Abou Dabi ou Dubaï. Le retour au pays est un véritable parcours du combattant: les rares billets sur des lignes régulières s'envolent à plusieurs milliers de francs, sans aucune garantie de départ. Sur place, la menace permanente de frappes de missiles ou de drones iraniens paralyse les aéroports, qui ne fonctionnent plus que par intermittence, voire restent totalement fermés.

Les plus fortunés tentent de quitter le pays à bord de jets privés affrétés. Le prix du siège s'envole à 25'000 euros, soit environ 22'600 francs: un tarif prohibitif qui inclut toutefois le transport des animaux de compagnie. L'argent ne lève cependant pas tous les obstacles. L'entrepreneur John Rageth témoigne de l’incertitude totale qui plane sur ces opérations: alors qu'un vol est programmé pour ce samedi, le refus des compagnies d'assurance de couvrir les risques bloque, pour l'heure, tout décollage.

Un connaisseur du secteur et de la région

Fondateur et président de Swiss Global Jet, société basée à l'aéroport de Kloten, John Rageth met son expertise au service de ces évacuations complexes. Malgré un contexte géopolitique explosif, l'entrepreneur a pu organiser trois vols entre Dubaï et Rome en début de semaine. Ces rapatriements ont permis d'extraire 36 passagers fortunés, ainsi qu'une douzaine de chiens et chats, de la zone de conflit. 

«Quand il y a urgence, il faut simplement être là», affirme John Rageth. Il explique passer ses journées et ses nuits au téléphone pour obtenir, avec sa fille, tous les permis nécessaires comme les droits d'atterrissage et de survol ou la couverture d'assurance. Il a souri en entendant le PDG de Swiss, Jens Fehlinger, à la radio samedi dernier: «Je ne comprends pas pourquoi Swiss a besoin de 40 personnes et d'une semaine pour organiser un vol vers Oman. On peut faire ça beaucoup plus vite.» 

John Rageth, ancien pilote fort de 48 ans d'expérience, bénéficie d'un vaste réseau de contacts dans la région. Originaire des Grisons, il a appris à piloter chez Swissair avant de s'installer en Arabie saoudite pour travailler comme pilote privé pour un prince saoudien. Entre 2004 et 2014, il a formé des pilotes pour des entreprises énergétiques du monde entier. 

Mais même d'excellentes relations ne suffisent pas toujours lorsque la guerre s'en mêle. L'entrepreneur a dû annuler un vol à la dernière minute, alors que les passagers avaient déjà pris place en cabine. Un contretemps fatal pour l'opération: dans cet intervalle, la couverture d'assurance contre les risques de guerre couvrant l'appareil est arrivée à échéance, clouant l'avion au sol.

Grand détour

Une simple escale de deux heures à Dubaï coûte environ 25'000 francs à l'assurance. Pour limiter ce temps d'immobilisation, une chorégraphie aérienne millimétrée est mise en place. Le Bombardier Global Express quitte Rome à vide la veille pour rejoindre Médine. C'est là, en retrait de la zone critique, que l'appareil est ravitaillé en carburant, avant de rallier Dubaï le lendemain pour un embarquement éclair.

Le vol de Dubaï-Rome dure environ huit heures. La faute à un imposant détour destiné à contourner la zone de guerre. Le Bombardier doit ainsi survoler l'Arabie saoudite et l'Egypte avant de traverser la Méditerranée. Sur le plan comptable, chaque heure de vol coûte environ 7'000 francs, hors taxes et assurances. John Rageth se défend de toute spéculation face aux soupçons de profit sur le dos des expatriés. «Nous facturons nos efforts à hauteur de 900 francs par personne. Nous ne gagnons pas d'argent avec ces vols», explique-t-il. Lors du dernier vol, il aurait même dû injecter ses propres fonds pour compenser l'explosion des tarifs aériens.

L'avenir de ces ponts aériens reste suspendu à l'imprévisibilité du conflit. Si la faisabilité technique vacille, la demande, elle, ne faiblit pas: «Notre liste d’attente compte plus de 100 demandes», confie John Rageth. Malgré des tarifs stratosphériques, l'urgence de l'exil prime. L'entrepreneur termine alors précipitamment pour reprendre son téléphone. Il ne lui reste que peu de temps pour arracher aux assureurs le feu vert nécessaire au vol de samedi.

Articles les plus lus