Micheline Calmy-Rey décrypte la situation en Iran
«On se réjouit que Donald Trump et Benjamin Netanyahu 'fassent le sale boulot' mais...»

A quoi faut-il s’attendre en Iran, où les bombes pleuvent? Le sanguinaire régime des mollahs va-t-il tomber? Quid du droit international bafoué? L’ancienne présidente de la Confédération Micheline Calmy-Rey nous a accordé un grand entretien.
L’ancienne présidente de la Confédération Micheline Calmy-Rey, nous a reçus dans les murs de l’Université de Genève.
Photo: Julie De Tribolet
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Antoine Hürlimann
L'Illustré

L’ancienne présidente de la Confédération Micheline Calmy-Rey, 80 ans, connaît bien l’Iran. Son voyage à Téhéran en 2008, durant lequel elle avait signé un accord gazier et dû porter le voile, avait même suscité une polémique nationale. Au-delà des controverses, la cheffe du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) entre 2003 et 2011 a pu observer de très près le fonctionnement du sanguinaire régime des mollahs.

A quoi doit-on s’attendre après la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué par les bombes étasuniennes et israéliennes? Peut-on célébrer la chute d’un dictateur si l’opération militaire ayant conduit à sa fin s’est faite au mépris du droit international? Donald Trump, Benjamin Netanyahu, Vladimir Poutine... A quoi servent encore les Nations unies? La Suisse doit-elle faire comme ses voisins et sérieusement augmenter son budget consacré à l’armée? L’emblématique ministre socialiste a accepté de livrer son expertise à L’illustré. Grand entretien dans les murs de l’Université de Genève (Unige), où la native de Chermignon (VS) intervient régulièrement depuis 2012.

Micheline Calmy-Rey, pouvons-nous nous réjouir de la neutralisation du sanguinaire Ali Khamenei sans pour autant nous asseoir sur le droit international?
La mort de Khamenei a été un soulagement. Il avait du sang sur les mains et était depuis trop longtemps au pouvoir. Sa fin est un espoir de liberté pour beaucoup d’Iraniens. Cela étant, l’opération militaire ayant conduit à sa mort viole le droit international. Elle ne respecte aucune règle: ni la souveraineté d’un Etat, ni même la vie d’un chef d’Etat en fonction qui bénéficie normalement d’une immunité. C’est une violation manifeste de la Charte des Nations unies.

Micheline CalmyRey a bien connu Ali Larijani, chef du Conseil suprême de sécurité nationale iranien.
Photo: IMAGO/ZUMA Press Wire

La mort du guide suprême signifie-t-elle la fin des mollahs?
Le régime iranien a été construit pour résister aux épreuves les plus dures. Après la fin de la guerre des 12 jours en juin 2025, il a commencé à restructurer son appareil de sécurité, prévu une conduite collective afin d’être mieux à même de survivre à la mort du guide de la révolution et chargé Ali Larijani, chef du Conseil suprême de sécurité nationale, de coordonner le fonctionnement de l’ensemble de l’appareil étatique.

Vous connaissez bien Ali Larijani. Il paraît qu’il était d’abord très ouvert au monde occidental avant de se refermer au fur et à mesure qu’il gravissait les échelons du pouvoir. C’est vrai?
La première fois que je l’ai rencontré, c’était le jour de mon anniversaire, le 8 juillet 2006. J’ai le souvenir d’un homme très cultivé, titulaire d’un master en philosophie occidentale. Il parlait avec passion de l’histoire perse s’étalant sur plusieurs millénaires, de ses racines et de ses influences. C’était le premier négociateur en chef sur le nucléaire iranien. Un modéré qui fustigeait les sanctions décidées par le Conseil de sécurité des Nations unies à l’encontre de l’Iran, affirmant qu’elles radicaliseraient le régime. Il portait un costume et ouvrait les premiers boutons de sa chemise. Exactement comme vous! Puis, lors de notre dernière rencontre en 2011, je l’ai découvert portant un turban sur la tête et une longue robe. Il s’inquiétait de savoir si les chocolats devant lui contenaient de l’alcool.

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L’unique limite à l’expansionnisme israélien, c’est Donald Trump
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Comment comprenez-vous ce basculement?
Larijani était à ce moment président du parlement iranien. Il représentait l’Iran et la République islamique. Loyal au régime: l’ayatollah Ali Khamenei l’aurait, avant sa mort, chargé de veiller à ce que la République islamique résiste aux attaques militaires et aux assassinats ciblés. Un homme pragmatique pour ne pas dire opportuniste.

L’histoire nous l’a montré: il ne suffit pas de couper la tête aux dictateurs d’aujourd’hui pour dissuader ceux de demain. Pour espérer un changement durable en Iran, ce dernier doit-il impérativement venir de l’intérieur?
L’opposition est notoirement divisée. Après cette guerre, le paysage sera davantage fracturé. C’est un terreau fertile pour des luttes intestines. La suite dépendra également des objectifs derrière l’intervention israélienne et étasunienne. La préoccupation première de Donald Trump n’est manifestement pas d’apporter la liberté et la démocratie en Iran. Il maintient le suspense. Il pourrait envisager un deal avec un régime affaibli et accommodant, un scénario minimal qui conviendrait aussi à Israël. Il est possible que, pour ce faire, Donald Trump trouve un partenaire en Iran plus ou moins disposé à négocier. Une sorte de modèle vénézuélien. Dans un tel cas, on pourrait imaginer un retour à la paix relativement rapide. Mais les intérêts divergent. Y compris entre les Etats-Unis et Israël.

La visite de Micheline CalmyRey en Iran, en 2008, avait fait polémique. A gauche sur la photographie, le président iranien d’alors, Mahmoud Ahmadinejad.
Photo: Keystone

D’après vous, Donald Trump et Benjamin Netanyahu ne veulent pas la même chose?
A court terme, les visions sont semblables: il faut affaiblir l’Iran. Mais pas à moyen terme. Le président américain poursuit une stratégie axée sur la stabilisation de la région, l’intégration d’Israël dans une architecture de sécurité régionale plus large et l’obtention du soutien des pays arabes et musulmans au cadre renouvelé des accords d’Abraham. Le premier ministre israélien reste, lui, concentré sur le maintien de sa liberté d’action militaire. Il estime avoir le droit de frapper partout dans la région sans restriction. L’armée israélienne occupe plus de la moitié de la bande de Gaza, un site stratégique sur le Mont-Hermon, en plus du plateau du Golan syrien annexé en 1980. Elle conduit des opérations au sol dans le Sud-Liban entraînant un désastre humanitaire et ne cesse de renforcer son emprise sur la Cisjordanie occupée depuis cinquante-neuf ans.

Voyez-vous une fin à ces velléités guerrières?
L’unique limite à l’expansionnisme israélien, c’est Donald Trump. Jusqu’où laissera-t-il les choses aller? Lui seul le sait. Reste qu’un enlisement du conflit dans la durée, le blocage d’Ormuz, la perturbation des marchés, d’autres morts américains recèlent quelques risques politiques pour lui. Déjà une majorité d’Américains sont contre cette guerre.

Dubaï, Doha, Abu Dhabi… Pourquoi l’Iran bombarde les pays du Golfe?
L’Iran dit viser des bases militaires étrangères, principalement américaines, implantées sur les territoires des pays du Golfe. D’après cet argumentaire, les infrastructures bombardées bénéficieraient d’une forme d’exterritorialité et seraient donc les seules concernées par ces attaques. Selon moi, la vraie raison est autre: semer la terreur au sein des populations des pays du Golfe pour dissuader ces pays de répandre le conflit et ainsi augmenter la pression sur le président américain pour mettre fin à cette guerre.

Faut-il craindre un embrasement régional?
Nous y sommes déjà. Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz, le conflit a même pris une dimension internationale puisque environ 20% du commerce mondial de pétrole et de gaz passe par là. La Chine, l’Europe... tout le monde est désormais concerné.

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En Europe, justement, une voix pour l’instant esseulée s’élève frontalement contre la guerre: celle de l’Espagne. Est-ce une voie à suivre?
La position espagnole se fonde sur une analyse du droit international qui exprime clairement qu’il s’agit d’une guerre illégitime. Si le conflit dure, la question se posera aussi s’agissant de l’attitude de la Suisse. Elle devra envisager d’appliquer le droit de la neutralité. Cela impliquerait d’imposer des restrictions aux parties en matière d’exportations d’armes et de survol de l’espace aérien de notre pays.

Si vous étiez toujours aux affaires, c’est ce que vous préconiseriez?
En 2003, quand la coalition menée par les Etats-Unis était intervenue en Irak sans autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, le Conseil fédéral avait appliqué le droit de la neutralité. Colin Powell, à l’époque secrétaire d’Etat américain, était venu à Davos deux ou trois semaines avant l’intervention. Je l’avais prévenu de notre intention dans le cas où les Etats-Unis s’affranchiraient du droit international. Il m’avait répondu: «Madame, la Suisse est un pays neutre et, à votre place, je ferais la même chose.»

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La mort de Khamenei a été un soulagement
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Croyez-vous que Donald Trump ferait preuve de la même compréhension?
(Elle se redresse.) La question est de savoir à quelles règles nous obéissons. Nous sommes un pays neutre reconnu comme tel par la communauté internationale. Il s’agit d’être cohérent! Nous sommes face à un conflit militaire interétatique non autorisé par le Conseil de sécurité des Nations unies. Dans un tel cas, le droit de la neutralité, codifié par les Conventions de La Haye, s’applique.

Mais plus personne, ou presque, ne respecte le droit international...
Les Nations unies sont complètement impuissantes, c’est vrai. Leur secrétaire général utilise le dictionnaire des synonymes pour qualifier les violations du droit international qui se multiplient. Et c’est tout, son champ d’action s’arrête là. Il n’a plus aucun pouvoir puisque des grandes puissances sont impliquées et appliquent leur droit de veto.

Pourquoi cela ne scandalise pas davantage?
Du côté des pays occidentaux, il y a une forme d’ambivalence. Au Venezuela et en Iran, ce sont des dictatures qui sont renversées. On se réjouit que Donald Trump et Benjamin Netanyahu «fassent le sale boulot». Mais ces violations du droit international restent extrêmement préoccupantes. Que dirons-nous au président chinois Xi Jinping s’il décidait d’envahir Taïwan? «Ce n’est pas bien, vous ne respectez pas le droit international»? Et puis, l’impérialisme américain ne s’arrête malheureusement pas là.

A quoi pensez-vous?
Il ne faut pas sous-estimer la dérive militariste et les risques liés à la personnalisation extrême du pouvoir aux Etats-Unis. Le président ukrainien a été humilié dans le Bureau ovale, en direct à la télévision, le président du Venezuela capturé, jugé aux Etats-Unis, les Etats-Unis ont bombardé l’Iran, le Nigeria, la Somalie, la Syrie, le Yémen. Et maintenant, le président américain veut le Groenland. Et propose une alternative aux Nations unies avec un Conseil de la paix présidé par lui-même. Un tel activisme sert les intérêts de Moscou et de Pékin. Il fut un temps où nous pensions que Vladimir Poutine était la personne la plus dangereuse sur terre à la suite de l’invasion russe en Ukraine. Aujourd’hui, il n’est plus tout seul.

Vous évoquez Vladimir Poutine. Pourquoi le président russe reste-t-il dans l’ombre alors que son allié Ali Khamenei a été tué?
Je pense que la Russie tire des avantages de ce conflit. D’abord en lien avec la fermeture du détroit d’Ormuz: si le pétrole iranien ne peut plus être exporté, qui se frotte les mains? C’est monsieur Poutine. Notamment concernant les exportations à destination de la Chine. Son deuxième avantage, non négligeable, est qu’il a désormais l’esprit beaucoup plus tranquille en Ukraine. Regardez sa posture: c’est désormais lui qui appelle au respect du droit international et au cessez-le-feu en Iran. Quelle ironie…

Selon cette figure socialiste, la Suisse doit rattraper son retard mais augmenter sans cesse le budget des armées ne sera pas la solution pour sortir de l’impasse.

Que faut-il déceler derrière ce jeu de dupes?
Les grands de ce monde se partagent la planète. «Si tu me laisses agir au Venezuela sans trop t’opposer, je ne t’embêterai pas en Ukraine.» Ces rapports de force sont inquiétants pour les petites et moyennes puissances comme la Suisse.

Comment revenir à un monde régi par le droit international?
Les pays européens devraient être capables de ne pas être emportés par ce désir de puissance et de créer un espace qui obéit à des règles, de proposer des méthodes démocratiques pour résoudre les tensions et de rassembler des coalitions aussi larges que possible autour de ces objectifs.

Face à l’instabilité internationale, la dissuasion militaire s’impose comme un pilier de la stratégie européenne. La Suisse doit-elle faire de même et entrer dans une course à l’armement?
L’augmentation du budget de l’armée est un point important. Je me souviens que, au début de l’invasion russe en Ukraine, notre chef de l’armée nous avertissait: la Suisse ne tiendrait pas un mois en cas d’agression similaire. Or le droit de la neutralité nous fait obligation. Nous devons pouvoir nous défendre nous-mêmes. Cela dit, je suis loin de penser que, pour sortir de l’impasse, il faille augmenter encore et toujours les budgets des armées.

Impossible de parler d’armement sans évoquer les avions de combat F-35 que la Suisse devrait acquérir. Au regard du comportement américain, est-ce vraiment la bonne chose à faire?
La question va plus loin que le comportement américain et concerne tout autant les surcoûts annoncés et les potentielles menaces sur notre souveraineté puisque ces avions sont bourrés de technologies qui dépendent entièrement des Etats-Unis. Par ailleurs, comme nous sommes au cœur du continent européen, nous avons besoin d’une interopérabilité entre notre armée et celles de nos voisins. La raison aurait donc voulu que nous nous tournions vers une offre européenne. Tout au contraire, le Conseil fédéral a récemment décidé de confirmer l’achat des F-35, il en achètera moins mais plus cher!

Un article de «L'illustré» n°11

Cet article a été publié initialement dans le n°11 de «L'illustré», paru en kiosque le 12 mars 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°11 de «L'illustré», paru en kiosque le 12 mars 2026.

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