Et si Mojtaba Khamenei, 56 ans, était un fantôme? Et si le nouveau guide suprême de la République islamique d'Iran, désigné le 8 mars, était en réalité mort sous la frappe qui, au tout début du conflit, a tué son père Ali Khamenei et une trentaine d'autres dirigeants? Cette question se pose d'autant plus après la diffusion, ce jeudi, de la première allocution du guide, lue à la télévision iranienne par une speakerine (présentatrice). Aucune trace de vie de celui que Donald Trump, comme Benjamin Netanyahu, ont promis d'éliminer s'il ne capitule pas.
Les raisons de la non-apparition de Mojtaba Khamenei sur les écrans sont évidemment faciles à comprendre. S'il était apparu ce jeudi, chacune de ses expressions, chacun de ses gestes, chaque centimètre du décor auraient été analysés par les services de renseignement américains et israéliens. Le moindre rideau, le moindre coin de table, la moindre étoffe auraient pu permettre de le localiser, puis de frapper. Son absence peut donc être une arme.
En restant dans le secret, le nouveau guide suprême, dont l'épouse aurait succombé à ses blessures après avoir été visée par une frappe le 28 février, sème le trouble au sein de son peuple et au sein de la coalition américano-israélienne. Son appel à la vengeance et à la poursuite des hostilités, délivré par speakerine interposée, peut faire partie d'une stratégie de dissimulation maximale.
Mort le 28 février
Une autre théorie, radicalement différente, circule aussi. Et la non-apparition de Mojtaba Khamenei vient peut-être la conforter, lui qui a lancé un appel au peuple pour «faire corps» avec la République islamique. Selon cette théorie, le nouveau guide suprême serait une fiction. Il serait en réalité mort, soit le 28 février lors de la réunion de haut niveau ciblée par une trentaine de missiles israéliens de haute précision, soit dans la foulée après avoir été blessé.
Sa désignation par le Conseil des experts, sans que l'on connaisse les conditions dans lesquelles s'est tenue leur réunion, serait en somme une couverture utilisée par les «durs» des Gardiens de la révolution pour masquer leur prise de pouvoir. L'institution, véritable colonne vertébrale du régime islamique, dont l'armée est forte de 200'000 miliciens, entretiendrait ainsi la légitimité religieuse du régime. Ce qui lui permet de maintenir la fiction d'un pouvoir religieux musulman attaqué par le «grand Satan» américain et par l'Etat hébreu.
La disparition possible de Mojtaba Khamenei, camouflée par son premier discours, est aussi simple à expliquer sur le plan militaire. Elle permet à ce qui reste du régime iranien de le désigner comme cible aux frappes d'Israël et des Etats-Unis, tandis que les chefs de l'appareil militaire et répressif demeurent dans l'ombre. En clair, une telle stratégie, qui ne pourra pas durer longtemps, permet de faire diversion. Mais attention: elle est risquée. La confirmation de la mort du guide, connu pour entretenir des liens étroits depuis plusieurs décennies avec le leadership des Gardiens de la révolution, pourrait démoraliser ces derniers. L'ultime château de cartes de la République islamique s'écroulerait.
Il devra apparaître
Le plus probable est donc que, s'il est vivant, blessé ou non, Mojtaba Khamenei devra apparaître sous peu. Sans doute par surprise. Pour rappel, les obsèques de son père, le «martyr» Ali Khamenei, n'ont toujours pas eu lieu. Au vu des annonces contenues dans son discours, à savoir la volonté de fermer le détroit d'Ormuz et de continuer de cibler les pays du Golfe voisins de l'Iran, une mise en scène militariste est probable. Le régime islamique, pour survivre, doit à la fois faire peur à son peuple sous les bombes et semer le doute chez ses ennemis sur sa capacité de résistance. Une des grandes inconnues de ce conflit, désormais plus long que la «guerre des douze jours» de juin 2025, est le stock disponible de drones iraniens. L'Iran, comme certains experts l'affirment, continue-t-il d'en fabriquer? Le régime peut-il lancer des essaims d'aéronefs télécommandés contre des navires militaires qui chercheraient à escorter tankers et porte-conteneurs dans le détroit?
L'apparition physique du nouveau guide, à un moment ou à un autre, doit aussi avoir pour but de faire taire d'éventuelles dissensions au sein du clergé chiite. Fait marquant: l'élimination de son père, l'ayatollah Ali Khamenei, a été commentée par le grand ayatollah irakien Ali Husseini al-Sistani. Les deux octogénaires ne s'entendaient pas, mais le plus haut dignitaire chiite d’Irak a affiché son soutien au nouveau guide de la République islamique, tout en appelant à un règlement diplomatique. Il a ainsi fait oublier le fait que Mojtaba Khamenei n'est pas lui-même ayatollah. Mais que vaut cette caution religieuse si Mojtaba n'est qu'un fantôme?