Affaire CPPG
Lynn Bertholet: «Je ne suis pas une voleuse»

Après sa démission, Lynn Bertholet contre-attaque et livre sa vérité à Blick. La désormais ex-administratrice déléguée de la Caisse de prêts sur gages déplore le manque de soutien de la part du Département des finances, dirigé par Nathalie Fontanet, qui l’avait nommée.
Lynn Bertholet se livre pour la première fois sur les raisons qui l’ont conduite à démissionner de la Caisse de prêts sur gages.
Photo: Magali Girardin
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Amit Juillard

Quand Lynn Bertholet dégaine, elle dézingue. Ce 21 mai, dans cette interview exclusive accordée à Blick, la Genevoise tacle tour à tour le Département des finances, dirigé par la conseillère d’Etat libérale-radicale (PLR) Nathalie Fontanet, la Cour des comptes, l’avocat Romain Jordan et la chaîne locale Léman Bleu. 

Lynn Bertholet, d’abord connue pour son militantisme trans, est au cœur d’une affaire bruyante devenue politique, au bout du Léman. Jusqu’au 12 mai et sa démission révélée par Léman Bleu, la sexagénaire était administratrice déléguée de la Caisse publique de prêts sur gages (CPPG), qui prête de l’argent aux personnes démunies en échange de biens placés en dépôt. 

Rappelez-vous. Cette ex-candidate verte au Conseil national s’est retrouvée – aux côtés la présidente du conseil d’administration, la socialiste Lorella Bertani – mise en cause dans deux articles de Léman Bleu, en octobre 2025 et en février 2026. Le 31 mars, la Cour des comptes publie un rapport sévère, entre autres invitant le gouvernement à «étudier la possibilité de demander le remboursement des indemnités non conformes». En réponse, dans un document de 15 pages, la CPPG – qui souligne ne pas être subventionnée, mais dont la survie est garantie par l’Etat – conteste et dénonce par le menu «de nombreuses erreurs factuelles». La réalité est donc bien plus nuancée.

Comment en est-on arrivé là? «Je ne souhaitais que contribuer à améliorer une institution qui en a besoin. Et j’ai le sentiment que si j’étais restée bien assise dans mon siège au conseil d’administration, j’aurais fini mon mandat tranquillement en touchant mes jetons de présence sans me mettre en danger», glissera Lynn Bertholet en fin d’entretien. Mais commençons par le début… 

Une démission dans le cadre d’une affaire comme celle-ci est souvent perçue comme un aveu de culpabilité. Est-ce le cas?
En aucun cas. C’est l’expression d’une grande lassitude face au travail qu’il reste à faire alors que les conditions ne sont plus réunies pour mener à bien les transformations nécessaires à la modernisation de cette institution. Aujourd’hui, les soutiens sont trop faibles à tous les niveaux, y compris de la part du Département des finances du Canton. Je suis aussi très déçue de voir mon engagement personnel si mal reconnu. Les gens qui parlent d’un aveu de culpabilité sont les mêmes qui auraient dénoncé le fait que je m’accroche à mon siège si j’étais restée. 

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Je ne crains pas du tout la justice. Mon avocat m’a dit: «Laissez-les venir, on a de quoi répondre!»
Lynn Bertholet, ex-administratrice déléguée de la Caisse de prêts sur gages
»

Le 14 mai, vous avez déclaré qu’on s’est moqué de vous. De qui parlez-vous?
En 2021, Madame Nathalie Fontanet (ndlr: conseillère d’Etat libérale-radicale en charge des finances), m’a proposé ce mandat à effectuer dans un cadre légal donné, avec un règlement interne et un système de rémunération définis, connus et validés par son Département. En 2026, la Cour des comptes vient prétendre que ce cadre est en fait pourri depuis 2018 et que les règles suivies jusqu’ici ne sont pas valables. Et que fait le département? Il ne défend même pas les personnes qui ont travaillé selon les règles qu’il leur avait pourtant fournies!

Dans son rapport, la Cour des Comptes recommande au Conseil d’Etat de vous demander de rembourser l’indemnité extraordinaire de 15'000 francs touchée en 2024. Vous y pensez?
Absolument pas. Je ne suis pas une voleuse. Mes 122 heures de travail extraordinaire sont parfaitement documentées et pas contestées. Elles sont dues à la crise provoquée par notre ancien directeur. Le travail a été fait et reconnu par la magistrate (ndlr: Nathalie Fontanet) comme débordant des tâches normales liées à mon mandat. Celle-ci avait estimé que ce travail pouvait être rémunérée. Un total de 15'000 frs pour 122 heures de travail. C’est bien au-dessous des standards de facturation pour une personne de mon expérience. J’ai par exemple dirigé une équipe de près de 100 personnes dans une banque privée. Notons que si j’étais tenue de rembourser cette somme, alors l’ensemble des membres du conseil d’administration, où tous les partis sont représentés, devraient également rembourser certains montants perçus depuis 2018.

Partis de droite populiste, l’Union démocratique du centre (UDC) et le Mouvement citoyen genevois (MCG) exigent l’ouverture d’une enquête pénale. Craignez-vous la justice?
Pas du tout. D’une part, mon avocat (ndlr: Mauro Poggia, conseiller aux Etats et ex-conseiller d’Etat… MCG) m’a dit: «Laissez-les venir, on a de quoi répondre!» D’autre part, si la Cour des comptes avait relevé des délits à caractère pénal, elle aurait eu l’obligation de les dénoncer. Elle ne l’a pas fait. Et ces partis, pourquoi n’agissent-ils pas auprès du Ministère public? 

Pourquoi, selon vous?
Premièrement, ils savent que je déposerais une plainte pour dénonciation calomnieuse à leur encontre. Deuxièmement: ça les arrange! Ils pressent la magistrate d’agir, mais elle ne peut rien faire parce qu’il n’y a rien à dénoncer. Résultat, ils peuvent se poser en victimes et dire que le Conseil d’Etat, dont ils ne font pas partie, n’agit pas. Je note que ces appels n’ont été repris que par un seul média. Les autres sont plus indépendants. 

Vous liez toute cette affaire au licenciement de l’ancien directeur de la CPPG. Tout ceci serait donc une cabale à votre encontre.
Toute cette affaire part d’une question de ressources humaines, traitée correctement et dans les règles de l’art par l’ensemble du conseil d’administration en 2024. Décision est prise de se séparer du directeur. Celui-ci l’apprend, via une lettre anonyme, avant de se voir notifier son licenciement et tombe malade. Durant son arrêt, il retient pendant 57 jours des codes informatiques et des informations essentielles au bon fonctionnement de la Caisse. Ses collègues cumulent alors les heures supplémentaires et je supplée partiellement son absence, durant quatre mois, accumulant ces fameuses 122 heures de travail extraordinaire.

Et donc?
Le directeur prend un avocat (ndlr: Me Romain Jordan) pour contester son licenciement, c’est son droit. Mais l’avocat remarque qu’il a peu de chances devant un tribunal – d’ailleurs, la Chambre administrative jugera plus tard son recours irrecevable. Que se passe-t-il ensuite? C'est peut-être un hasard, mais la première série d’articles de Léman Bleu sort pile au moment où la Chambre administrative doit statuer sur ledit recours. La deuxième salve sort une semaine après le dépôt du recours au Tribunal fédéral. Cet avocat est aussi le neveu et l’assistant parlementaire d’un conseiller national influant (ndlr: Daniel Sormani), membre d’un des deux partis les plus virulents à notre égard (ndlr: le MCG). 

En deux mots, que reprochez-vous à la Cour des comptes?
Il faut séparer l’institution de l’employé suppléant auteur du rapport (ndlr: Laurent Turnherr, PLR), qui est venu avec des préjugés et a instruit un dossier à charge. Résultat, le projet de rapport qui nous avait été présenté était truffé d’erreurs factuelles. Certains documents importants pour l’audit, comme ceux utilisés lors des séances du conseil d’administration n’avaient même pas été demandés! Nous lui avons remis 126 documents supplémentaires. Au final, 10 des 28 erreurs factuelles ont été corrigées. Je reproche également l’absence de respect du droit d’être entendu, pourtant garantit constitutionnellement, matérialisé par le refus de produire dans le rapport les remarques de la CPPG.

Mais tout de même: indemnités illégales, engagement de proches pour différents travaux ponctuels, frais de bouche trop importants… La liste des griefs est longue.
Comme on n’a pas pu se défendre, on a fait un rapport, nous-mêmes, de 15 pages, que je vous invite à lire. Sur les indemnités soi-disant illégales au motif qu’on aurait dû travailler gratuitement: c’est l’avis d’un seul juriste, c’est tout. On y répond avec deux avis de droit. Un travail sérieux aurait pris en compte ces deux avis de droit. 

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On a perdu 18 mois à se battre contre l'avocat du directeur et la Cour des comptes
Lynn Bertholet, ex-administratrice déléguée de la Caisse de prêts sur gages
»

Quid du traitement médiatique de cette affaire?
Le traitement médiatique général de ce rapport a été nuancé, hormis de la part de Léman Bleu. J’ai d’ailleurs porté plainte contre ce média qui a reçu plus de trois millions d’argent public en 2024 pour servir l’intérêt général et produire une information impartiale et vérifiée (ndlr: à ce sujet, Jérémy Seydoux, rédacteur en chef, avait déclaré le 31 mars: «Ce n'est ni la première, ni la dernière tentative de la sorte. Mais Léman Bleu n'a pas l'habitude de se laisser intimider et poursuit sereinement son travail d'information et d'enquête au service des Genevois»).

Ces avis de droit, payés par vos deniers personnels, sont-ils crédibles?
Même si c’était une problématique liée à la CPPG et à ses règles internes, j’étais personnellement attaquée et j’ai donc demandé à mon avocat, fin connaisseur du droit public genevois, qu’il fasse une analyse pour savoir si ces rémunérations étaient illicites. La présidente du conseil d’administration (ndlr: la socialiste Lorella Bertani) a fait la même démarche. Ces avis ont été relus par l’avocat de la CPPG, qui n’y a apporté aucune objection. On n’a pas donné comme mandat à nos avocats de nous donner des arguments pour nous défendre, mais bien de nous livrer une analyse juridique. Ils ont au moins autant de valeur que l’avis d’un seul juriste, même pas spécialiste de droit public.

Dans quel état avez-vous trouvé la CPPG à votre arrivée en 2021?
Il y avait parfois deux ou trois heures d’attente, avec des queues allant du premier étage jusque sur le trottoir. Alors nous avons augmenté le nombre de guichets de trois à cinq. Nous avons aussi agrandi la chambre forte de 70% et doublé la capacité de la salle des ventes. Des travaux à hauteur de 2,2 millions, réalisés en douze mois au lieu de vingt-sept. Autre point: la CPPG utilise un logiciel spécialement créé pour elle par un développeur indépendant travaillant seul. Il n’y avait ni contrat de maintenance, ni contrat de développement, encore moins reconnaissance de propriété du code. Aujourd’hui le code est propriété de la CPPG, dûment audité et documenté, déposé sur ses serveurs. Au départ, c’était difficile de faire évoluer la situation notamment à cause de la résistance du directeur. Puis, on a perdu 18 mois à se battre contre son avocat et la Cour des comptes.

Dans quel état laissez-vous la CPPG aujourd’hui?
Je rappelle d’abord que la CPPG n’est pas subventionnée. Aujourd’hui, on a fait un bout de chemin, mais il reste d’importantes lacunes. Depuis 2022, les produits d’exploitation ont progressé de 53% et le bénéfice opérationnel a augmenté de 78%. Les rémunérations et tous les frais de fonctionnement sont donc payés par l’argent généré par la CPPG, non par l’argent du contribuable. Mais aujourd’hui l’institution est profondément déstabilisée par toutes ces turbulences.

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Je suis triste. L’intérêt de la clientèle de la Caisse n’a jamais été au cœur des débats
Lynn Bertholet, ex-administratrice déléguée de la Caisse de prêts sur gages
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Cette réussite, c’est la vôtre?
Elle n’est pas due uniquement au travail de Lynn Bertholet. C’est la réalisation de toute une équipe, qui fonctionnait très bien. Le 12 mai, le conseil d’administration in corpore, composé de membres de tous les partis, a dit ne pas vouloir accepter ma démission ni celle de la présidente. Ce même conseil a dit vouloir écrire à la Commission de gestion du Grand Conseil afin de pouvoir nous accompagner lors de notre prochaine audition. Toutes les décisions de ces dernières années ont été prises collectivement et en toute connaissance de cause par le conseil d’administration, pas par moi seule. 

Vous avez été candidate verte au Conseil national, membre du comité du parti cantonal, mais vous n’êtes pas une politicienne aguerrie. Comment avez-vous vécu ces derniers mois dans l’œil du cyclone?
Quand on comprend pourquoi tout a commencé… C’est lamentable. J’ai ressenti beaucoup d’injustice. Je ne souhaitais que contribuer à améliorer une institution qui en a besoin. Et j’ai le sentiment que si j’étais restée bien assise dans mon siège au conseil d’administration, j’aurais fini mon mandat tranquillement en touchant mes jetons de présence sans me mettre en danger. 

Et aujourd’hui?
Je suis triste. L’intérêt des Genevoises et Genevois, clientèle de la Caisse n’a jamais été au cœur des débats.

Comment voyez-vous désormais votre avenir?
A court terme, je vais prendre du repos et du recul. Je suis encore juge au Prud’hommes et membre du conseil de fondation de la CAP Prévoyance (ndlr: deuxième pilier du personnel de la Ville de Genève, des SIG et d’autres communes). Je suis aussi mentor pour des femmes actives dans les secteurs de la high tech et de l’intelligence artificielle. Mais j’aimerais rejoindre un conseil d’administration d’une entreprise privée et refaire du bénévolat via une activité de terrain. À mon âge, je suis jeune retraitée, ma motivation principale, c’est le plaisir et donner mon temps de façon utile sans avoir le sentiment de le perdre.

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