Au bout du Léman, la Caisse publique de prêts sur gages (CPPG) riposte frontalement aux attaques formulées sur sa gestion. Ce service public, garanti par l'Etat (soit, non subventionné), prête de l'argent en échange d'objets de valeur. Cet établissement de droit public fait l'objet d'un rapport de la Cour des comptes, présenté publiquement le 31 mars.
Tout commence le 30 avril 2025, lorsqu'une personne (anonymisée par la Cour) transmet à l'organe de contrôle des activités de l'Etat une alerte relative à la CPPG. Sont notamment visées la présidente, l'avocate socialiste Lorella Bertani – ancienne présidente de la Fondation d'art dramatique et ancienne «ombudsperson» des SIG – et l'administratrice déléguée, l'ancienne candidate Verte au Conseil national Lynn Bertholet. Les deux femmes sont nommées par le Conseil d'Etat.
Une institution épinglée
Dans son rapport, la Cour des comptes dit avoir constaté que la CPPG ne s’était pas adaptée à une modification législative importante entrée en vigueur en 2018. Elle estime que cette inertie a notamment conduit au versement d’indemnités qui «n’auraient certainement pas dû être payées» et à des remboursements de frais sans cadre réglementaire. La Cour a également observé que «les liens d’intérêts ne font pas l’objet d’une gestion et d’un traitement adéquats». Enfin, la Cour a relevé une «gestion courante lacunaire de l’inventaire ainsi que des processus de contrôle non formalisés.
La riposte de l’institution genevoise n’a pas tardé. Dans sa réaction, que Blick a pu consulter, la CPPG dit prendre acte du rapport et affirme s’être déjà engagée dans les pistes d’amélioration qu’elle juge fondées. Mais elle conteste «une partie» des conclusions de la Cour, qu’elle estime «incomplètes voire erronées».
La Cour accusée d’avoir changé les règles
Son conseil d’administration reproche à la Cour de s’être appuyée sur des critères d’audit non annoncés à l’avance et d’avoir fait évoluer l’objet de son examen en cours de procédure, sans explication claire. La Caisse a ainsi soulevé 28 points de contestation dans une résolution adoptée unanimement par son Conseil d'administration.
Ce rapport très attendu arrive après plusieurs révélations publiées par Léman Bleu. En octobre 2025, la chaîne avait mis en cause des rémunérations exceptionnelles, des recrutements de proches et le financement d’une formation à Lyon pour un stagiaire français de la CPPG. Puis, en février 2026, elle avait encore évoqué de nouveaux versements en faveur de l’administratrice déléguée Lynn Bertholet, ainsi qu’une hausse de la rémunération de la présidente Lorella Bertani.
Les indemnités au cœur du bras de fer
La Cour des comptes estime d’abord que la CPPG n’a pas adapté sa gouvernance après le changement de loi de 2018. Selon elle, le bureau du conseil d’administration a continué d’exister alors qu’il aurait dû disparaître. Elle juge aussi que plusieurs indemnités versées en 2024 ne respectent pas le cadre légal: celles liées aux séances du bureau, à la rédaction de procès-verbaux, au contrôle des gages, ainsi que deux indemnités extraordinaires de 15'000 francs versées à la présidente et à l’administratrice déléguée. Elle recommande au Conseil d'Etat de se pencher sur le remboursements de ces sommes par Lorella Bertani et Lynn Bertholet.
Enfin, elle reproche à la Caisse d’avoir interprété de manière trop large la notion de «séance», en y incluant notamment des entretiens d’embauche, des réunions de chantier ou encore des échanges avec la Cour des comptes.
Sur ce premier point, la CPPG contre-attaque frontalement. Elle affirme que les rémunérations contestées résultent de décisions collectives prises «en toute transparence» par des conseils d’administration successifs depuis 2018, qu’elles figurent dans ses rapports d’activité approuvés par le Conseil d’Etat et qu’elles n’avaient jamais été remises en cause jusqu’ici. L’institution défend en particulier la rémunération additionnelle de Lynn Bertholet en la replaçant dans le contexte de la crise provoquée, selon elle, par l’absence prolongée de l’ancien directeur et par la rétention d’informations essentielles.
Les 15'000 francs de Lynn Bertholet
«Malgré cela, et grâce à l’engagement sans faille de son personnel, la CPPG n’a jamais interrompu le service à sa clientèle ni annulé de vente aux enchères, ce qui a permis une progression de 46% du bénéfice opérationnel», écrit la CPPG dans sa réaction.
Les 15'000 francs versés à l’administratrice déléguée correspondraient ainsi à 125,25 heures extraordinaires effectuées en 2024. Par ailleurs, l’étude Poggia et Bruttin, mandatée par Lynn Bertholet, a anaylsé la réforme de la loi de 2018 ainsi que les directives internes de la CPPG.
Elle estime que la Cour des comptes interprète la loi de façon trop rigide: selon elle, les règles internes de la Caisse, approuvées par le Conseil d’Etat, n’ont pas cessé d’être valables du seul fait de la réforme de 2018. Quant à l’interprétation du mot «séance», la CPPG revendique une lecture plus large que celle de la Cour, qu’elle dit cohérente avec son fonctionnement concret.
Proches engagés
Deuxième zone de friction: les liens d’intérêts. La Cour relève que ceux-ci sont connus, mais qu’ils ne sont pas réellement gérés. Elle cite notamment l’engagement, en 2025, de personnes proches d’employés de la Caisse, direction comprise, pour des tâches de manutention liées aux objets mis en gage. Elle reproche notamment à la CPPG de ne pas avoir exigé de ces personnes les mêmes garanties de sécurité que celles demandées à des entreprises externes: elles n'ont pas eu à fournir d'extrait du registre des poursuites ou du casier judiciaire, affirme la Cour.
L'organe de contrôle pointe enfin le fait que Lynn Bertholet a donné, en mars 2025, une formation interne rémunérée indirectement, via un versement à son association, alors que les membres du conseil d’administration ne peuvent pas être fournisseurs de l’institution.
Le déménagement de la chambre forte en ligne de mire
Là encore, la CPPG conteste la présentation de la Cour. S’agissant des proches engagés, elle insiste sur le fait qu’il ne s’agissait pas de proches des administrateurs, mais de proches du personnel, recrutés selon elle de manière ponctuelle et dans l’intérêt de l’institution.
C’est particulièrement vrai pour le déménagement de la chambre forte. La CPPG explique avoir dû déplacer environ 6500 objets vers un coffre provisoire dans le cadre de travaux lourds, puis les réintégrer ensuite. Sa défense est simple: une entreprise externe aurait coûté environ 62'000 francs, alors que la solution retenue aurait coûté moins de 17'000 francs, soit plus de 45'000 francs d’économie. La Caisse estime donc que la Cour n’a retenu qu’une lecture partielle de cette opération, d'autant qu'elle a exigé, à la suite des remarques de la Cour, les extraits de casier judiciaire et de non-poursuites des personnes engagées.
Le stagiaire français
Le cas du stagiaire français, lui aussi largement documenté par Léman Bleu, reste politiquement explosif. La chaîne avait révélé qu’il bénéficiait d’un contrat à durée indéterminée et que la Caisse finançait une formation suivie à Lyon, tout en le présentant comme une bonne connaissance de Lynn Bertholet.
La CPPG, dans sa réponse, ne reprend pas cette qualification de «proche». Elle conteste surtout l’idée d’un engagement dissimulé ou irrégulier. Elle affirme que le conseil d’administration a été correctement informé, que le montage contractuel a été discuté et qu’un CDI exposait moins l’employeur qu’un CDD de deux ans.
Une institution qui refuse le procès en défaillance
La Cour des comptes ne s’arrête toutefois pas à ces seuls éléments. Elle pointe encore une tenue lacunaire de l’inventaire, en relevant que la CPPG ne dispose pas d’un inventaire complet des objets mis en gage.
Sur ce terrain aussi, la Caisse se défend. Elle rappelle qu’elle est une entité publique autonome, garantie par l’Etat mais non subventionnée, et insiste sur ses résultats récents: selon elle, depuis 2023, le volume des prêts accordés a augmenté de 38%, son chiffre d’affaires de 48% et son bénéfice opérationnel de 160%. Elle met ces performances en avant pour contester l’idée d’une institution défaillante et dire, au contraire, qu’elle fournit un service utile à la population genevoise.
«L'ensemble» des conclusions à revoir
La Caisse termine par affirmer qu’elle accueille positivement tout audit constructif. Mais elle conclut en invitant la Cour «à revoir l’ensemble de ses conclusions compte tenu des erreurs factuelles ou des analyses incomplètes».
Autrement dit, la CPPG accepte l’idée d’améliorations, mais refuse d’endosser seule le récit d’une institution à la dérive. Entre rapport officiel, dénonciation anonyme et révélations médiatiques, la bataille autour du mont-de-piété genevois ne fait probablement que commencer.