Le fisc suisse a des préférences bien définies. Il prélève volontiers l’argent issu du travail. En revanche, il se montre nettement plus indulgent lorsque cette richesse provient de dons ou d’héritages.
Ce constat ne concerne pas uniquement les grandes fortunes, mais aussi la classe moyenne. Pour celle-ci, la différence est frappante: gagner son argent peut coûter des centaines de milliers de francs en impôts, alors qu’un héritage est bien plus avantageux. «Beobachter» l’illustre à l’aide de deux exemples.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
Exemple 1: une retraite assurée
La personne A et la personne B ont toutes deux 65 ans et ont accumulé 4 millions de francs au total. La personne A a gagné cette somme en travaillant durant 40 ans. La personne B, elle, a gagné 3 millions sur la même période et hérité d’un million de francs peu avant la retraite.
En prenant comme référence le niveau d’imposition de la ville de Saint-Gall, représentatif d’une charge fiscale moyenne en Suisse, l’écart est considérable. A revenus comparables, la personne A a versé environ 620'000 francs d’impôts, en tenant compte d’une épargne estimée à 500'000 francs soumise à l’impôt sur la fortune.
La personne B n’a payé qu’environ 365'000 francs. Soit plus d’un quart de million de moins. En intégrant les cotisations sociales (AVS, AI, AC et assurance-accidents), l’écart grimpe à près de 366'000 francs.
Cet exemple reste simplifié, mais il illustre clairement une tendance. «Il montre à quel point les héritiers sont favorisés fiscalement en Suisse», explique l’économiste Marius Brülhart. De son côté, Michele Salvi évoque un système qui «punit le travail au lieu de le récompenser».
Les héritages prennent de l'ampleur
Les héritages occupent une place croissante dans les revenus des ménages suisses. En 2025, selon les estimations de Marius Brülhart, plus de 100 milliards de francs ont été transmis, soit près de 12% du produit intérieur brut. En 2000, cette part ne dépassait pas 7%.
Dans le même temps, la fiscalité a évolué dans la direction inverse. Les impôts sur le travail sont restés relativement stables, tandis que les prélèvements sur la fortune et les successions ont été réduits dans de nombreux cantons. Aujourd’hui, les héritages en ligne directe sont exonérés dans presque toute la Suisse. Un deuxième exemple illustre les effets concrets pour la classe moyenne.
Exemple 2: devenir propriétaire
La personne A et la personne B souhaitent acheter une maison. La personne A travaille intensément, fait carrière et gagne en moyenne 150'000 francs par an jusqu’à 40 ans. Elle parvient à épargner 500'000 francs.
La personne B gagne en moyenne 80'000 francs et n’épargne pas. En revanche, elle reçoit une avance d’hoirie de 500'000 francs de ses parents pour financer son achat immobilier.
Le constat est sans appel. La personne A paie plus de 300'000 francs d’impôts et de taxes de plus que la personne B. Travailler pour accéder à la propriété s’avère donc bien plus coûteux que bénéficier d’un héritage.
Hériter réduit l’incitation à travailler
«Du point de vue du sentiment de justice, c’est choquant», estime Marius Brülhart. Au-delà de cette perception, des arguments économiques plaident pour une fiscalité différente. Des chercheurs de l’Université de Lausanne ont montré que les héritages réduisent l’incitation à travailler. Les bénéficiaires ont tendance à partir plus tôt à la retraite, à réduire leur activité ou à revoir leurs ambitions à la baisse.
Malgré cela, une réforme en profondeur paraît peu probable. D’une part, les héritages représentent environ 12% du PIB, contre plus de 60% pour les revenus du travail. Une hausse de leur taxation ne compenserait qu’en partie une baisse des impôts sur les salaires.
D’autre part, une taxation accrue des héritages de la classe moyenne serait difficile à faire accepter politiquement. Les transmissions familiales permettent aussi à des ménages modestes d’accéder à la propriété, comme constaté dans l'exemple précédent. «Les petits héritages ont plutôt un effet équilibrant dans la société, car ils vont aussi aux personnes qui ont peu de revenus propres», souligne Marius Brülhart.
Qui finance l'AVS?
Sur le plan politique, la tendance actuelle va plutôt vers une hausse de la fiscalité sur le travail. Le financement de la 13e rente AVS en est un exemple. Le Conseil des Etats envisage d’augmenter la TVA et les cotisations salariales. Les revenus élevés seraient davantage sollicités, mais cela reviendrait à taxer encore davantage le travail.
Pour Marius Brülhart, une alternative serait d’introduire un impôt sur les successions, de l’ordre de 5 à 10%, avec une franchise de 2 millions de francs. «Les retraités enrichis par héritage pourraient ainsi soutenir les autres, tandis que la population active serait préservée.» D’autant que la majorité des héritiers sont déjà proches ou à l’âge de la retraite, et que les 1% les plus riches détiennent plus de 45% du patrimoine en Suisse.
Michele Salvi partage l’idée d’alléger la charge fiscale sur le travail, mais se montre sceptique face à un impôt national sur les successions. «L’Etat a déjà prélevé ces revenus via l’impôt sur le revenu et sur la fortune», rappelle-t-il.
L’économiste critique surtout la forte progressivité du système fiscal. Une augmentation de salaire peut entraîner une hausse disproportionnée de l’imposition. Par exemple, passer de 10'000 à 12'000 francs mensuels se traduit par une charge fiscale nettement plus élevée. De même, un revenu passant de 6000 à 7000 francs peut entraîner la perte de certaines aides, comme les subsides d’assurance maladie ou les contributions à la garde d’enfants.
Vers une flat tax?
Michele Salvi défend l’idée d’une flat tax, soit un taux unique au-delà d’un seuil exonéré. Dans son modèle, les 20'000 premiers francs ne seraient pas imposés. Les 60'000 suivants seraient taxés à 10%, soit un taux global de 7,5% pour un revenu de 80'000 francs. Pour un salaire de 150'000 francs, le taux atteindrait 8,7%.
La baisse des recettes pourrait être compensée par une réduction des déductions fiscales. Aujourd’hui, celles-ci profitent surtout aux hauts revenus, notamment pour les frais de déplacement, les rénovations immobilières, les intérêts ou les rachats dans la prévoyance. «Moins d’exceptions, mais un taux plus bas», résume Michele Salvi.
Ni les propositions de Marius Brülhart ni celles de Michele Salvi ne semblent aujourd’hui réunir une majorité. Mais le débat sur la fiscalité du travail et des héritages est loin d’être clos.
Selon les projections de Marius Brülhart, les héritages pourraient représenter 20% de l’économie suisse d’ici 40 ans. Dans ce contexte, l’écart fiscal entre travail et héritage pourrait encore se creuser, au-delà des 366'000 francs observés aujourd’hui.