«C'est inhumain»
A 12 ans, une jeune fille ne va plus à l'école depuis près d'un an

Depuis un an, Dalia ne peut plus fréquenter l'école ordinaire. Au lieu d'être réintégrée, elle est menacée d'un enseignement séparé et ses parents d'une plainte pénale.
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Les dossiers s'accumulent: Kareen R.* et Raffaël W.* refusent le placement de leur fille en école spécialisée.
Photo: Thomas Meier
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Lino Schaeren

Lorsque Dalia* est renvoyée de l'école primaire d'Oberdiessbach (BE) à la fin du mois de mai 2025, elle n'a que onze ans. Pour la direction de l'établissement, la situation en classe est devenue ingérable. L'objectif est alors clair: après les vacances d'été, la jeune fille doit réintégrer une classe ordinaire. Mais ce retour n'aura jamais lieu.

Aujourd'hui âgée de douze ans, Dalia n'a plus remis les pieds à l'école d'Oberdiessbach. Entre ses parents et les autorités, le conflit a pris une tournure judiciaire. La commune a déposé une plainte pénale pour violation de l'obligation scolaire et l'Autorité de protection de l'enfant et de l'adulte (APEA) s'est également saisie du dossier. La jeune fille se retrouve désormais coincée entre les autorités scolaires, judiciaires et sociales.

Tout commence lors d'un entretien avec les parents

En mai 2025, une réunion est organisée avec les parents. Kareen R.* et Raffaël W.* savent que leur fille rencontre des difficultés à l'école. Dalia suit les cours, mais peine à se concentrer. A l'âge de sept ans, elle a été diagnostiquée avec un trouble léger de l'attention (TDAH) et bénéficie depuis d'un accompagnement spécialisé.

Selon ses parents, elle souffre aussi de difficultés liées à la gestion de la proximité avec les adultes. A la maison, Dalia explique notamment que son enseignante est «trop proche» d'elle. Dans ses rapports, l'école décrit une enfant ayant de la peine à s'intégrer socialement, sans véritables amies, impulsive et réfractaire à l'autorité. Blick a pu consulter plusieurs documents allant dans ce sens.

Lors de cette réunion, l'école et les parents s'accordent sur une solution provisoire: jusqu'aux vacances d'été, Dalia fréquentera une structure spécialisée avec encadrement individuel, financée par le service social régional. L'objectif reste alors sa réintégration dans l'école publique. «Mais tout ce qui a suivi allait à l'encontre de cet accord», affirme aujourd'hui Raffaël.

Le retour en classe ordinaire finalement abandonné

Durant l'été, les besoins de soutien de Dalia sont réévalués. Une expertise conclut finalement qu'un retour dans une classe ordinaire n'est pas envisageable. Selon le service de conseil pédagogique, la jeune fille nécessite un niveau d'encadrement dépassant les capacités de l'école classique. Un éventuel retour ne pourrait être discuté avant l'été 2027 au plus tôt. Sur cette base, l'inspection scolaire ordonne un placement en école spécialisée.

Pour la famille, c'est un choc. «Rien n'a changé, mais d'un coup, le retour prévu devient impossible?», s'interroge Kareen. Les parents mandatent alors un avocat. Tous disent vouloir agir dans l'intérêt de l'enfant, mais les visions divergent profondément. 

L'école spécialisée, un «aller simple»

La question du bien de l'enfant dans ce type de situation reste loin de faire consensus en Suisse, tant sur le plan politique que juridique. Et le débat prend de l'ampleur. En mars 2026, le cas d'Emma*, une fillette argovienne de dix ans atteinte de paralysie cérébrale, a provoqué un vif débat dans tout le pays. En fauteuil roulant, elle devait, selon les autorités, rejoindre une école spécialisée. Ses parents ont contesté cette décision jusqu'au Tribunal fédéral, avant de saisir le Comité des droits de l'enfant de l'ONU à Genève.

Ce dernier a demandé qu'Emma puisse continuer à fréquenter l'école ordinaire pendant la procédure. Mais le canton d'Argovie a refusé d'appliquer cette recommandation. Le conseiller fédéral Beat Jans avait pourtant rappelé que la Suisse était tenue de respecter ce type de décision émanant de l'ONU.

Officiellement, la Suisse privilégie depuis 2011 le principe de l'intégration avant la séparation. Les enfants ayant des besoins particuliers doivent être scolarisés autant que possible dans des classes ordinaires. L'école spécialisée est censée représenter la dernière option.

Peu d'enfants reviennent dans le système ordinaire

Mais la réalité est différente. Il y a quarante ans, 1,4% des enfants fréquentaient une école spécialisée. Aujourd'hui, malgré le principe d'intégration, ce chiffre atteint environ 2%. Pourtant, plusieurs études montrent que les enfants présentant des difficultés comportementales progressent autant, voire davantage, dans l'enseignement inclusif que dans les structures spécialisées. Leurs perspectives professionnelles seraient également meilleures.

«
Une fois placé dans une école spécialisée, un enfant risque de rester durablement en marge de la société
Romain Lanners, directeur du Centre suisse de pédagogie curative et spécialisée,
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Romain Lanners, directeur du Centre suisse de pédagogie curative et spécialisée, se montre très critique: «Une fois placé dans une école spécialisée, un enfant risque de rester durablement en marge de la société.» Le canton de Berne, l'un des rares à publier des statistiques sur le sujet, estime qu'environ 5% seulement des enfants réintègrent ensuite une école ordinaire. Pour l'avocate Senta Cottinelli, le constat est clair: «Dans la grande majorité des cas, l'école spécialisée est un aller simple.»

Un système sous pression politique

Selon Romain Lanners, cette situation n'a rien d'un hasard. L'école ordinaire dépend du système public, tandis que les écoles spécialisées sont souvent privées. «Les écoles publiques ont parfois peu d'intérêt à récupérer des élèves en difficulté, alors que les structures spécialisées ont besoin d'élèves pour fonctionner», estime-t-il. De plus, le nombre d'enfants placés en école spécialisée dépend aussi du nombre de places disponibles.

L'école inclusive fait par ailleurs face à une pression politique croissante. L'ancien président du PLR, Thierry Burkart, a récemment estimé que le modèle avait échoué. L'UDC demande elle aussi l'abandon de l'enseignement intégratif. Les opposants dénoncent des enseignants débordés, des classes surchargées et une baisse du niveau scolaire. Les spécialistes du domaine rétorquent que le problème ne vient pas du modèle lui-même, mais du manque de moyens.

Plainte pénale et intervention de l'APEA

Dans le cas de Dalia, les tensions continuent de monter. Les parents refusent une première école spécialisée proposée par les autorités. Selon eux, l'établissement avait refusé une visite préalable sans la présence de leur fille. Ils reprochent aussi le fait qu'elle aurait été placée dans une classe composée uniquement de garçons.

Fin novembre 2025, le service social régional cesse de financer la structure spécialisée temporaire. Le motif invoqué est que si les parents avaient suffisamment collaboré, une solution aurait pu être trouvée. Pourtant, cette école spécialisée n'aurait de toute façon pas pu accueillir Dalia avant janvier 2026. «Les autorités ont ainsi privé cette jeune fille de son droit à l'éducation», affirme Patrik Kneubühl, avocat de la famille. Le service social régional n'a pas souhaité commenter le dossier.

Après le refus d'une deuxième école spécialisée, le conflit s'envenime encore. En avril, les parents déposent un recours contre le placement de leur fille et annoncent vouloir porter l'affaire devant les tribunaux. En réaction, la commission scolaire d'Oberdiessbach annonce une plainte pénale pour violation de l'obligation scolaire ainsi qu'un signalement auprès de l'APEA.

«Nous continuons à nous battre»

Selon la famille, d'autres solutions avaient pourtant été envisagées. Deux écoles privées ont été contactées, mais toutes ont refusé de prendre Dalia en raison du conflit en cours avec les autorités. Entre-temps, les parents ont organisé un enseignement à domicile avec une enseignante et une pédagogue spécialisée. Une solution qui n'a pas été autorisée.

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Nous devons trouver une bonne solution pour notre fille
Raffaël W., père de Dalia
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Le canton de Berne prévoit un délai de trois à six mois pour examiner ce type de demande, sans procédure accélérée pour les cas urgents. Contactée, l'inspection scolaire n'a pas souhaité commenter cette affaire en cours. Depuis bientôt un an, Dalia ne suit donc plus de scolarité régulière.

Malgré tout, Kareen et Raffaël refusent d'abandonner. «Nous devons trouver une bonne solution pour notre fille. En attendant, nous continuons à nous battre», affirme le père. «C'est notre devoir de parents.» Très éprouvée, Kareen R. peine à retenir son émotion. «C'est inhumain», souffle-t-elle d'une voix étranglée.

*Noms modifiés

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