Affaire des droits de douane
Que cherche à cacher la patronne du SECO?

Le conflit douanier avec les Etats-Unis vire à la crise politique en Suisse. Rivalités internes, soupçons de fuites et réseaux privés agitent les coulisses des négociations avec Washington.
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L'entrepreneur Alfred Gantner a dû se présenter cette semaine devant la commission de gestion.
Photo: Keystone
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Raphael Rauch et Reza Rafi

Le conflit douanier avec les Etats-Unis suscite de vives inquiétudes dans les rédactions suisses. A la Falkenstrasse de Zurich, siège de la «NZZ», une enquête fait particulièrement parler d'elle. Un journaliste économique a demandé à consulter les documents relatifs à la collaboration entre la secrétaire d'Etat du SECO, Helene Budliger Artieda, et le «Team Switzerland» gravitant autour du fondateur de Partners Group, Alfred Gantner.

Selon le «Tages-Anzeiger», Helene Budliger Artieda serait alors intervenue personnellement auprès du rédacteur en chef de la «NZZ», Eric Gujer, pour exiger le retrait de cette demande. Sans succès: le journaliste aurait maintenu sa requête. Cette affaire a relancé les débats autour de la stratégie suisse dans le conflit douanier. Mais une question domine désormais: qu'est-ce que le Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO) cherche à cacher?

La loi sur la transparence permet certes de retarder la publication de certains documents lorsque des négociations sensibles sont en cours, notamment avec les Etats-Unis. Mais Helene Budliger Artieda s'opposerait frontalement aux demandes de consultations. Même le préposé fédéral à la protection des données et à la transparence, Adrian Lobsiger, se serait heurté à un refus. Bien qu'il soit lui-même soumis au secret professionnel, la secrétaire d'Etat lui aurait refusé l'accès au dossier, une procédure jugée exceptionnelle à Berne.

Duel entre Karin Keller-Sutter et Helene Budliger Artieda

Les spéculations vont bon train dans les couloirs du Palais fédéral. Certains se demandent si les frontières entre l'Etat et les intérêts privés ont été brouillées. D'autres évoquent une possible violation du secret de fonction. Une autre question revient régulièrement: que savait réellement Guy Parmelin?

La Commission de gestion du Conseil des Etats se penche sur le dossier depuis plusieurs mois. Au centre des investigations figure l'échec des négociations douanières avec les Etats-Unis, mais aussi la rivalité entre Karin Keller-Sutter et Helene Budliger Artieda. Il est question d'influence, de luttes de pouvoir et de la manière dont le Conseil fédéral a réagi face au «séisme Trump».

Karin Keller-Sutter accusée d'avoir sous-estimé Donald Trump

A première vue, les deux femmes semblaient avoir plusieurs points communs: ambitieuses, propriétaires de chiens et amatrices de Coca Zero. Mais les ressemblances s'arrêtent là. Helene Budliger Artieda est décrite comme une femme d'action au style direct, capable d'imposer rapidement ses projets et de faire avancer des accords de libre-échange. Karin Keller-Sutter, elle, est perçue comme une fine stratège du pouvoir, attentive à son image.

Les tensions auraient explosé à l'été 2025. Un entretien téléphonique entre la présidente de la Confédération et Donald Trump aurait tourné au fiasco. A la clé: des droits de douane punitifs de 39% sur les produits suisses.

Très vite, la question des responsabilités s'est posée. Karin Keller-Sutter aurait surestimé sa capacité à convaincre Donald Trump, tout en sous-estimant l'ancien président américain. Elément particulièrement sensible: elle aurait mené cet appel sans négociateurs expérimentés à ses côtés. Ni la secrétaire d'Etat aux finances Daniela Stoffel, ni des spécialistes du SECO n'étaient présents.

Après cet échec, Guy Parmelin a officiellement repris le dossier. Mais selon plusieurs sources, c'est surtout Helene Budliger Artieda qui aurait pris les commandes en coulisses. Elle aurait mobilisé le «Team Switzerland», multiplié les contacts à Washington et maintenu des échanges permanents avec les milieux économiques.

Des soupçons autour du «Team Switzerland»

Cette proximité entre le SECO et certains acteurs privés est désormais au cœur des interrogations. La Commission de gestion cherche notamment à déterminer qui a eu accès à des informations sensibles et à quel moment. Elle examine aussi si des positions de négociation confidentielles ont été partagées avec des acteurs économiques.

Plusieurs plaintes pénales ont par ailleurs été déposées, notamment contre le «Team Switzerland». Certaines accusations évoquent même de possibles cadeaux offerts à Donald Trump, comme des Rolex ou des lingots d'or. Karin Keller-Sutter et son entourage ont également été visés par une enquête. Après l'appel avec Donald Trump, ils auraient cherché à faire porter la responsabilité de l'échec sur le président américain afin de détourner l'attention des erreurs commises en Suisse.

Même la «NZZ» a estimé que le compte rendu de l'entretien téléphonique «ne pouvait pratiquement provenir que de l'entourage de la présidente de la Confédération». Le Ministère public de la Confédération a toutefois confirmé à Blick avoir classé définitivement la procédure.

Alfred Gantner nie avoir reçu des documents secrets

Le principal défenseur d'Helene Budliger Artieda se nomme Alfred Gantner. Cette semaine, le fondateur de Partners Group a été entendu par une sous-commission de la Commission de gestion. Selon les informations de Blick, Alfred Gantner aurait assuré aux parlementaires n'avoir reçu aucun document confidentiel de la part de la secrétaire d'Etat. Les discussions auraient uniquement porté sur des questions économiques.

L'entrepreneur affirme avoir agi comme conseiller afin d'aider la Suisse à réduire son excédent commercial de 40 milliards de dollars avec les Etats-Unis. Selon lui, cet excédent se serait depuis résorbé grâce à la délocalisation du traitement de l'or.

Alfred Gantner estime aussi que la Suisse souffre d'une différence culturelle avec d'autres grandes puissances. Il cite notamment Emmanuel Macron, régulièrement accompagné de grands patrons français lors de visites d'Etat, ou encore Donald Trump, qui s'était rendu en Chine avec les dirigeants des géants américains de la tech. En Suisse, en revanche, cette proximité entre politique et grandes entreprises suscite rapidement la méfiance.

Une sorte de «huitième conseiller fédéral»

Le rôle joué par Alfred Gantner aurait été encore plus important que ce qui était connu jusqu'ici. Après l'appel téléphonique avec Donald Trump, Karin Keller-Sutter serait devenue persona non grata à Washington. Hormis une brève rencontre avec le secrétaire d'Etat Marco Rubio, elle n'aurait obtenu aucun rendez-vous de haut niveau. Selon plusieurs sources, certains responsables américains auraient même lancé: «Never bring her back.»

Face à l'échec des canaux diplomatiques traditionnels, Alfred Gantner aurait activé son propre réseau. Son groupe Partners investit chaque année des milliards de dollars aux Etats-Unis, ce qui lui aurait permis d'ouvrir certaines portes. Pour Guy Parmelin, il aurait ainsi organisé trois rencontres ministérielles avec le secrétaire au Trésor Scott Bessent, le ministre du Commerce Howard Lutnick et le représentant américain au commerce Jamieson Greer. Alfred Gantner aurait lui-même participé à deux de ces réunions.

Ses soutiens estiment qu'il a permis à la Suisse de maintenir le dialogue avec Washington. Ses détracteurs se demandent en revanche s'il n'a pas agi comme une sorte de «huitième conseiller fédéral».

Berne prépare discrètement un plan B

Une chose semble faire consensus: Helene Budliger Artieda et Alfred Gantner formaient un duo particulièrement efficace. Mais malgré les discussions en cours, Donald Trump continuerait d'afficher son hostilité envers la Suisse. L'entretien accordé par Karin Keller-Sutter à Tele Züri au lendemain du fiasco aurait également été très mal perçu à Washington et aurait fait l'objet de discussions au sein de la Commission de gestion.

En parallèle, le Conseil fédéral travaillerait discrètement sur un plan B. Plutôt qu'un accord douanier juridiquement contraignant, Berne envisagerait désormais une simple déclaration d'intention avec les Etats-Unis. Donald Trump étant considéré comme imprévisible, certains estiment qu'avec des droits de douane d'environ 15%, la Suisse s'en sort encore relativement bien.

«
Seuls les tribunaux pourront décider si la loi sur la transparence a été violée ou non
Urs Wiedmer, porte-parole du Département fédéral de l'économie
»

Officiellement, le gouvernement refuse toutefois de commenter les négociations en cours. Le porte-parole du Département fédéral de l'économie, Urs Wiedmer, a confirmé que le refus du SECO de transmettre certains documents avait été discuté avec Guy Parmelin. «Le SECO n'est pas d'accord avec les recommandations du Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence. Seuls les tribunaux pourront décider si la loi sur la transparence a été violée ou non», explique-t-il.

Selon plusieurs sources, Karin Keller-Sutter aurait également reproché au SECO de ne pas l'avoir suffisamment préparée avant son appel avec Donald Trump. Helene Budliger Artieda aurait rétorqué qu'elle n'avait tout simplement pas été impliquée dans la préparation et que le Secrétariat de la Confédération n'avait pas souhaité de briefing. Pour la Commission de gestion, cette affaire illustre surtout le manque de coordination et d'esprit d'équipe au sein du Conseil fédéral.

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