Cortis S.* est en colère. Le quinquagénaire attend que la caisse d’assurance chômage lui verse de l’argent depuis neuf mois. «J’ai toujours travaillé», explique-t-il. Le fait de ne pas percevoir les prestations de l’assurance chômage, à laquelle il a cotisé pendant plus de 20 ans, est pour lui une source de frustration et même une menace pour sa survie. Ses économies se sont épuisées depuis longtemps. En mars, ce père de trois enfants a failli perdre son appartement. Il a pu éviter cette situation grâce au service social de l’Armée du Salut à Bâle, qui a pris en charge un mois de loyer.
Cortis fait partie des milliers de chômeurs en Suisse directement touchés par la débâcle informatique du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). Pour rappel, en décembre 2025, l’ancienne plateforme datant des années 1980 a été mise hors ligne; début janvier 2026, le nouveau système informatique a été mis en service et a subi des pannes pendant de nombreuses semaines.
Lorsque le Seco a enfin réussi, à partir du mois d’avril, à stabiliser le système, des milliers de dossiers s’étaient accumulés auprès des caisses, que les agents chargés des dossiers tentent depuis de traiter en effectuant des gardes le week-end et la nuit. Un travail de Sisyphe, car le système fonctionne toujours au ralenti et de nouveaux dossiers de demandeurs d’emploi s’ajoutent chaque mois. Voilà pourquoi les responsables des caisses tirent la sonnette d’alarme.
Le fait que beaucoup d’autres personnes soient dans la même situation que lui ne change rien pour Cortis. Il a perdu son poste d’employé d’exploitation au sein d’un groupe pharmaceutique bâlois en octobre. Il dit avoir remis tous les documents dans les délais, bien qu’en décembre, les échéanes aient été plus courtes que d’habitude en raison de la migration informatique à venir. Mais l’argent n’est pas arrivé, ni en janvier, ni en février, ni au cours des mois suivants.
Pénalisé parce qu’il travaille
Claudia Samateh, responsable du service de consultation sociale de l’Armée du Salut, suit son dossier depuis février. «Le problème de Cortis, c’est qu’il a régulièrement perçu des revenus intermédiaires. Il fait des petits boulots ici et là pour gagner un peu d’argent», explique-t-elle. Même si cette situation est comode, car elle permet aux caisses de verser moins d’aide, elle complique aussi le dossier de Cortis. «Chaque mois, il faut fournir des documents supplémentaires attestant de ces revenus occasionnels.»
Claudia Samateh, qui accompagne également depuis le début de l’année quatre autres victimes de la débâcle informatique du Seco, le sait bien: «Plus le dossier est compliqué, plus son traitement prend du temps.» Ce n’est que lorsqu’il s’agit de sanctionner les chômeurs, c’est-à-dire de leur retirer leurs indemnités journalières, que les ORP continuent d’agir rapidement. Cortis a reçu plusieurs avertissements ces derniers mois pour ne pas avoir rédigé suffisamment de candidatures. Cette ironie lui arrache un rire amer.
Le jargon administratif, un obstacle
Bihon C.* a lui aussi dû attendre près de quatre mois avant de recevoir le premier versement de sa caisse. Ce quadragénaire a perdu son emploi de magasinier chez Ikea fin novembre 2025. Comme il souffre du Covid long, il est en arrêt maladie partiel. Cette situation impacte le calcul des indemnités journalières et la détermination de l’organisme qui doit les verser.
A cela s’ajoute le fait que Bihon a commis des erreurs en remplissant les documents, ce qui a entraîné des sanctions de la part de l’ORP. «Je me suis inscrit par erreur comme étant apte au travail à 100% et je n’ai alors pas envoyé suffisamment de candidatures.» Originaire d’Erythrée, Bihon vit en Suisse depuis 20 ans. Il parle sept langues et s’engage dans l’aide aux réfugiés ainsi qu’en tant qu’interprète pour Heks. Mais le jargon administratif des formulaires reste un obstacle pour lui.
Tout comme Cortis, Bihon s’est retrouvé sans rien en mars. Ses économies étaient à sec, Bihon avait du retard dans le paiement de son loyer et son propriétaire menaçait de le résilier. C’est par pur hasard qu’il a entendu parler du service de conseil social de l’Armée du Salut, raconte-t-il. C’était son dernier espoir, car il n’arrivait à rien auprès de l’ORP et sa caisse de chômage ne pouvait pas lui verser d’avances à court terme en raison de problèmes informatiques.
Claudia Samateh a d’abord appelé son propriétaire et lui a versé un mois de loyer, puis elle a remis à Bihon un bon d’alimentation. «En principe, nous ne prenons pas en charge les loyers, notre budget est trop restreint pour cela.» Mais dans les deux cas, les familles de Bihon et Cortis risquaient de se retrouver à la rue. «Réintégrer une personne sans domicile fixe dans le système est bien plus difficile et coûteux que de la maintenir dans ce système», explique Claudia Samateh.
«Des prestations d’assurance, pas l’aumône!»
Elle comprend la surcharge de travail des employés des caisses d’assurance maladie et des ORP et elle la ressent également lors des entretiens qu’elle mène pour aider des cas comme ceux de Cortis et Bihon. Souvent, l'appel de Claudia Samateh à la place de ses clients permet de débloquer la situation, tout simplement parce qu’elle reste plus calme. «Quand on craint pour sa survie depuis des mois, c’est un stress énorme.» Et ce stress se répercute parfois sur les agents des administrations, même si ce n’est pas de leur faute. «Les personnes concernées ne peuvent pas vraiment appeler le Palais fédéral.»
Malgré la surcharge de travail tout à fait compréhensible des fonctionnaires, l’assistante sociale déplore l’attitude condescendante dont certains font preuve envers les clients. Les allocations chômage ne sont pas de l’aide sociale: «Il ne s’agit pas d’aumônes, mais de prestations d’assurance pour lesquelles des cotisations ont été versées au préalable!»
Elle souligne que cette situation ne touche pas uniquement les personnes issues des couches les plus défavorisées de la société. L’un de ses dossiers concerne une Suissesse issue de la classe moyenne. «Quand on gagne plus d’argent, on a généralement aussi des frais fixes plus élevés – un appartement plus grand ou une voiture.» Même dans ce cas, les économies ne suffisent généralement que pour quelques mois.
Cortis et Bihon ne s’attardent pas sur le scandale politique, à savoir que le SECO n’a toujours pas résolu ces problèmes après plus de six mois. Ils sont bien trop occupés à subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille.
*Noms modifiés