En janvier, les caisses de chômage se sont retrouvées paralysées. Des milliers de personnes attendaient le versement de leurs indemnités, parfois depuis plusieurs mois. En cause: le nouveau système informatique du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), qui a coûté 200 millions de francs et ne fonctionnait pas correctement.
Des investigations révèlent que la directrice du SECO, Helene Budliger Artieda, et le chef de projet, Jérôme Cosandey, connaissaient les graves problèmes de la plateforme. Ils ont malgré tout décidé de la mettre en service. Aujourd’hui encore, les responsables minimisent l’ampleur du fiasco. Celui-ci a pourtant menacé les moyens de subsistance de nombreuses personnes et risque à présent d’entraîner des coûts supplémentaires considérables pour les cantons.
Pour rappel, jusqu’à la fin de l’année 2025, les 32 caisses de chômage suisses utilisaient un système informatique datant des années 1980. La nouvelle plateforme, baptisée Asal 2.0, devait harmoniser les procédures et centraliser l’infrastructure informatique au sein du SECO.
Le projet a été lancé en 2016 par Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch, qui dirigeait alors le SECO. Dès le départ, sa gestion s’est révélée défaillante, comme l’a constaté le Contrôle fédéral des finances (CDF) au fil de ses six audits. L’organe de surveillance a averti à plusieurs reprises que de nombreuses questions restaient sans réponse concernant la fiabilité et les performances du système. Son dernier avertissement remonte à mai 2025, à peine huit mois avant la date prévue pour sa mise en service.
Une gestion de projet chaotique
Helene Budliger Artieda a pris la direction du SECO en 2022. Confrontée à la gestion chaotique du projet, à l’explosion des coûts d’Asal 2.0 et au vieillissement de l’ancienne plateforme, elle a licencié toute l’équipe dirigeante du projet en 2023.
Jérôme Cosandey a alors été chargé de redresser la situation. Sa mission consistait à mettre la nouvelle plateforme en service en janvier 2026. Il a tenu ce délai, mais le système n’a cessé de tomber en panne, plongeant les personnes au chômage et le personnel administratif dans une situation désespérante. Des documents internes révèlent aujourd’hui que tous les problèmes apparus après le lancement avaient déjà été repérés auparavant.
En effet, au cours des mois précédant la mise en service, le SECO a fait passer la plateforme au crible. L’entreprise informatique zurichoise Eraneos a examiné sa sécurité, un enjeu crucial puisque Asal 2.0 contient les données sensibles de centaines de milliers de personnes qui sont ou ont été au chômage en Suisse. Parallèlement, Deloitte a analysé l’architecture informatique, autrement dit la structure sur laquelle repose l’ensemble du système.
L’audit a révélé des lacunes considérables
Le SECO garde ces rapports sous clé. Après plusieurs mois de bras de fer et grâce à la loi sur la transparence, Blick a pu consulter les deux documents. Bien qu’ils soient en partie largement caviardés, leur conclusion est claire. Ni la sécurité ni l’architecture de la plateforme n’ont reçu l’aval des spécialistes.
Les experts ont relevé 71 failles de sécurité, dont 27 jugées hautement prioritaires ou critiques. Ils ont recommandé des mesures à plusieurs niveaux. Le système utilisé lors des tests «présentait des lacunes de sécurité considérables». L’analyse de l’architecture a également mis en évidence de nombreux problèmes. Les spécialistes ont notamment critiqué la complexité inutile de la plateforme. Selon eux, Asal 2.0 risquait ainsi d’être peu pratique à utiliser et difficile à entretenir après son lancement.
Autre point particulièrement préoccupant: les performances du système, notamment le temps nécessaire pour répondre à une demande, par exemple lorsqu’un employé saisit les informations concernant une personne au chômage. Selon les spécialistes, rien ne permettait de garantir que la plateforme serait en mesure de répondre aux exigences.
Le lancement aurait dû être reporté
Matthias Stürmer, professeur à la Haute école spécialisée bernoise, s’inquiète à la lecture de cette longue liste de lacunes. «Ce sont de très nombreux signaux d’alerte pour un projet d’une telle envergure», déclare-t-il. Le professeur Stürmer connaît bien le sujet. Il étudie la numérisation de l’administration publique et a déjà observé de nombreux fiascos informatiques.
Dans le cas du SECO, il estime que le lancement aurait dû être reporté, «car les moyens de subsistance de nombreuses personnes dépendent du bon fonctionnement du système». Il fait référence aux quelque 150’000 personnes au chômage en Suisse qui dépendent de ces indemnités.
Un report aurait pourtant été possible. IBM, qui exploitait l’ancien système datant des années 1980, s’était engagé auprès du SECO à en assurer la maintenance jusqu’à la fin de l’année 2026.
Pas d'inquiétude à Berne
Interrogé sur ces nouvelles révélations, le SECO répond que «tous les problèmes de sécurité jugés pertinents ont été résolus avant la mise en service». Face aux avertissements concernant les performances de la plateforme, l’office répète la même explication que ces derniers mois. «L’ampleur des problèmes survenus après la mise en service n’était pas prévisible.» Le SECO refuse également de reconnaître que certains dysfonctionnements persistent encore aujourd’hui.
A Berne, les autorités fédérales ne semblent donc toujours pas avoir pris la mesure du problème. La nomination de Jérôme Cosandey au poste de directeur adjoint du SECO en avril, sur décision du conseiller fédéral Guy Parmelin, en est une nouvelle illustration. Certains citoyens au chômage attendent pourtant toujours leurs indemnités, tandis que les nouveaux bénéficiaires doivent parfois patienter plusieurs mois avant de recevoir leur premier versement. Une situation qui, à Berne, ne semble guère susciter d’inquiétude.