La ministre des Affaires sociales Elisabeth Baume-Schneider a précisé sa stratégie pour garantir le financement de l'AVS jusqu'en 2040. Sa réforme «AVS 2030» repose sur deux axes principaux: trouver des recettes supplémentaires si le Parlement ne parvient pas à financer la 13e rente AVS, et encourager les seniors à poursuivre une activité professionnelle après l'âge de la retraite.
A l'issue de la conférence de presse, la conseillère fédérale issue du Parti socialiste a accordé une interview à Blick. Autour d'un café, elle explique ses nouveaux projets.
Madame Baume-Schneider, vous réalisez un véritable tour de force politique et vous vous mettez simultanément à dos le Parti libéral-radical (PLR) et les syndicats!
Comment cela?
Avec le relèvement de l'âge minimum de départ à la retraite de 58 à 63 ans dans le cadre du deuxième pilier. Pourquoi vouloir nous priver de la possibilité de prendre une retraite anticipée?
Le monde économique réclame régulièrement un allongement de la durée du travail. Pourtant, les personnes qui disposent de moyens financiers suffisants – souvent des hauts revenus comme les banquiers, employés d'assurances ou fonctionnaires – partent généralement à la retraite plus tôt. A l'inverse, les personnes aux revenus modestes et sans patrimoine doivent souvent travailler jusqu'à 65 ans, voire au-delà. Notre proposition vise à rétablir davantage d'équité et d'équilibre, tout en aidant à faire face à la pénurie de main-d'œuvre qualifiée.
Ces mesures bouleversent les projets de vie des personnes concernées, et pénalisent les hauts revenus.
Une période transitoire de dix ans est prévue après l'entrée en vigueur de la réforme. Les personnes qui envisagent aujourd'hui une retraite anticipée devraient donc encore pouvoir en bénéficier. Mais à long terme, l'objectif est d'instaurer un meilleur équilibre social afin que les revenus les plus élevés restent eux aussi plus longtemps sur le marché du travail. Cette évolution profiterait également à l'AVS.
L'AVS (Assurance vieillesse et survivants suisse) a besoin de plus de fonds, de plus de cotisants. L'AVS a-t-elle pour autant besoin de plus de naissances?
Un taux de natalité élevé est bénéfique pour l'AVS, oui. Mais les enfants ne sont pas un bien de consommation que l'on commande. Le fait d'avoir des enfants, et leur nombre, dépend des projets de vie de chacun.
Le faible taux de natalité actuel ne vous inquiète-t-il pas?
Je suis préoccupée lorsque j’apprends que certains couples n'ont pas les moyens d'avoir des enfants. En tant que société, nous avons une responsabilité à cet égard.
En tant que ministre, quelles mesures politiques pouvez-vous prendre pour augmenter le taux de natalité?
Nous contribuons déjà à cette évolution grâce au renforcement des aides à la garde d'enfants approuvé par le Parlement. Il est aussi essentiel de garantir une véritable égalité des chances sur le marché du travail. Aujourd'hui encore, ce sont principalement les mères qui travaillent à temps partiel et doivent renoncer à certaines opportunités professionnelles. Cette situation doit impérativement évoluer. Les personnes ayant des enfants ne doivent être victimes d'aucune discrimination, que ce soit dans le monde du travail ou dans d'autres domaines.
L'AVS ne devrait-elle pas se concentrer sur les personnes travaillant à temps partiel dans un cadre de vie adapté, afin de les inciter à reprendre un emploi à temps plein, comme le réclame l'organisation patronale?
Je trouve l'expression «temps partiel de vie» péjorative. Il ne s'agit pas de mettre la pression sur les gens, mais de donner du sens au travail, ce qui peut les amener à travailler davantage. Ce débat ignore aussi que la population travaille globalement plus aujourd'hui, car les femmes sont davantage intégrées au marché du travail. Avant, les hommes travaillaient à 100% et les femmes à 20 ou 40%. Aujourd'hui, si la charge est mieux répartie, par exemple à 70 ou 80% chacun, l'équilibre est rétabli – ce qui est une évolution positive.
Aujourd'hui, seul un senior sur quatre travaille volontairement après l'âge de la retraite (65 ans). Croyez-vous vraiment que ce pourcentage puisse augmenter significativement grâce à de nouvelles mesures incitatives?
Oui. Si les personnes comprennent les avantages qu'elles peuvent en tirer, elles pourraient travailler deux ou trois années supplémentaires, éventuellement à temps partiel. Grâce à la réforme AVS 2030, elles bénéficieront de revenus plus élevés, pourront compléter leur pension et contribueront de manière importante à la société. Beaucoup de personnes souhaiteraient d’ailleurs travailler plus longtemps, mais n'en ont pas la possibilité. Les employeurs doivent aussi assumer leur responsabilité et permettre aux seniors de rester plus longtemps sur le marché du travail.
Vous excluez toute augmentation de l'âge de la retraite. Mais n'est-ce pas inévitable à long terme?
Cette réforme ne se prête pas à une telle augmentation, qui ne serait actuellement pas acceptée par l'opinion publique. En revanche, la mise en place d'un système plus souple, avec un âge de référence différencié, n'est pas à exclure à moyen terme. Toutefois, pour développer de tels modèles, il est d’abord nécessaire de disposer de données plus précises sur l'emploi et les parcours professionnels des assurés.
Si l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» est adoptée, le problème s'aggravera. Faudra-t-il alors relever rapidement l'âge de la retraite, comme le réclament certains représentants de l'Union démocratique du centre (UDC)?
Cette initiative poserait des problèmes pour l'AVS. Les chiffres sont clairs: les personnes résidant à l'étranger versent davantage de cotisations à l'AVS qu'elles ne reçoivent de prestations. Beaucoup d'entre elles retournent ensuite dans leur pays d'origine, ne touchent qu'une rente partielle et n'ont pas droit aux prestations complémentaires. Le Conseil fédéral s'y oppose toutefois non seulement pour des raisons liées à l'AVS, mais aussi parce que cette initiative entraînerait des difficultés importantes dans d'autres domaines.
La taxe controversée sur les pourboires n'est plus incluse dans le projet de réforme car elle s'est heurtée à une forte opposition au Parlement. Etes-vous déçue?
Non, mais je regrette que le débat ait été à la fois très bref et très passionné. Il ne s'agissait pas de retirer quoi que ce soit à qui que ce soit, mais de réduire les écarts de cotisations afin d'améliorer les retraites des salariés, notamment dans le secteur de l'hôtellerie-restauration.
Le principal point d'achoppement demeure le financement du 13e versement de la rente AVS. Nous sommes toujours dans le flou sur ce sujet.
L'électorat a clairement approuvé ce versement. Avec un coût de 4 à 5 milliards de francs par an, il représente une charge importante. Le Conseil fédéral a rapidement proposé une solution de financement. Je suis convaincu que le Parlement assumera désormais lui aussi ses responsabilités.
La session d'été déterminera s'il sera question d'une solution mixte, combinant un pourcentage des salaires et la TVA, ou d'une simple hausse temporaire de la TVA . Quelle option préférez-vous?
Nous avons besoin d'une solution qui finance de manière correcte et durable le treizième versement de pension. Celui-ci n'est pas limité à cinq ans, il faut donc une solution pérenne. Peu importe qu'elle soit mixte ou qu'il s'agisse d'une simple hausse de la TVA.
La taxe sur la valeur ajoutée est moins équitable socialement car elle pèse davantage sur le budget des personnes à faibles revenus que sur celui des personnes aux revenus plus élevés.
La TVA n'est pas aussi défavorable que beaucoup le pensent. Les loyers et les cotisations d'assurance maladie en sont exonérés, tandis que les produits alimentaires sont soumis à un taux réduit. Elle présente aussi l'avantage d'être supportée par l'ensemble de la population, et pas uniquement par les personnes salariées.
Le Parlement est toujours confronté à une crise potentielle. Que se passera-t-il alors?
Les faits sont clairs: le Parlement connaît le coût du 13e versement de l'AVS. Sans financement, le système de répartition sera déficitaire sur le long terme, dès cette année. Ce 13e versement ne peut pas être financé par les réserves de l'AVS, ce qui ne constituerait pas une solution viable. Quelle est alors l'alternative? L'électorat a clairement rejeté un relèvement de l'âge de la retraite, et ce choix doit être respecté. Je reste donc optimiste quant à la capacité du Parlement à trouver une solution.
On vous reproche de manquer de courage car vous ne proposez pas de réforme structurelle majeure.
Le Conseil fédéral n'est pas un laboratoire d'expérimentation politique. Cette réforme est réaliste et importante, car elle prend en compte les tendances démographiques, crée des incitations significatives et modernise tout en stabilisant durablement l'AVS. Il s'agit d'un compromis typiquement suisse.