La bataille autour de l’initiative des 10 millions de l’UDC s’annonce serrée. Le 14 juin, les Suisses diront s’ils souhaitent ou non limiter la population du pays. Mais selon le démographe Hendrik Budliger, la Suisse pourrait ne jamais atteindre ce seuil. Dans un entretien accordé à Blick, il explique pourquoi la croissance démographique pourrait ralentir ces prochaines années, voire s’inverser à long terme.
Monsieur Budliger, l’UDC veut fixer un plafond démographique. Avez-vous déjà vu une telle mesure ailleurs dans le monde?
Hendrik Budliger: Non. A ma connaissance, aucun autre pays ne prévoit un tel plafond. Ce serait probablement une première mondiale.
La Suisse gagne en moyenne un peu plus de 80’000 habitants par an. Ce rythme est-il encore soutenable?
Tout dépend des besoins du pays. L’immigration en Suisse est très productive, car elle concerne principalement des personnes en âge de travailler. Celui qui veut faire venir sa famille doit avoir un emploi ici ou disposer de moyens financiers suffisants. En réalité, la régulation de l’immigration est largement dictée par l’économie. Quand elle tourne bien, les entreprises cherchent davantage de main-d’œuvre à l’étranger. Quand elle ralentit, l’immigration baisse aussi.
L’UDC estime qu’une immigration nette de 40’000 personnes par an serait suffisante.
Cela ne permettrait pas de maintenir le nombre d’actifs à un niveau stable. Chaque année, le nombre de personnes qui partent à la retraite est déjà supérieur au nombre de personnes qui arrivent sur le marché du travail. Sans immigration, le marché du travail se contracterait déjà depuis des années. Et avec la vague de départs à la retraite des baby-boomers, la situation va encore se tendre. Si la Suisse veut rester attractive économiquement, elle aura besoin d’une immigration importante.
Mais ces nouveaux habitants ont eux aussi besoin de personnel soignant, de services ou d’infrastructures. Cela ne crée-t-il pas une spirale sans fin?
Je suis économiste de formation et, d’un point de vue économique, la croissance reste préférable au recul. Une société qui rétrécit fait face à d’autres problèmes. Est-ce vraiment souhaitable d’avoir des trains à moitié vides qui doivent malgré tout être financés? Ou d’attendre deux fois plus longtemps pour obtenir un rendez-vous médical? Voulons-nous que des entreprises quittent la Suisse faute de personnel qualifié? On peut fixer un objectif comme celui des 10 millions d’habitants, mais il faut aussi regarder les conséquences concrètes.
Pourtant, beaucoup de personnes plus âgées ne retrouvent plus d’emploi, certains salariés à temps partiel aimeraient travailler davantage et de nombreux réfugiés pourraient être mieux intégrés.
Nous devons absolument mieux exploiter ce potentiel. Il faut permettre aux gens de rester plus longtemps actifs sur le marché du travail, ce qui implique aussi de relever l’âge de la retraite. Aujourd’hui, beaucoup de personnes sont encore en bonne santé à 65 ans. Mais même en mobilisant davantage la main-d’œuvre présente en Suisse, nous ne pourrons pas nous passer de l’immigration.
Pourquoi?
Parce que les générations les plus nombreuses vont partir à la retraite dans les prochaines années. Les baby-boomers ont énormément contribué au développement du pays, mais ils n’ont pas assuré le renouvellement démographique.
C'est-à-dire?
Les baby-boomers n’ont pas eu assez d’enfants. C’est à cette époque que le taux de natalité a commencé à chuter. Résultat, nous nous retrouvons aujourd'hui avec une pyramide des âges déséquilibrée. S’ils avaient eu davantage d’enfants, la Suisse dépendrait moins de l’immigration.
Mais le taux de natalité actuel est historiquement bas avec 1,28 enfant par femme. La situation risque-t-elle encore d’empirer?
Je ne veux opposer aucune génération. Mais les racines du problème remontent effectivement aux baby-boomers. Ce qui m’inquiète surtout, c’est la combinaison entre vieillissement de la population et faible natalité. Nous avons besoin de davantage de naissances, sinon notre société finira par décliner. Cette question devrait être une priorité politique. L'Etat devrait investir davantage dans les familles et les enfants. Limiter l’immigration ne ferait qu’accentuer le problème.
L'intelligence artificielle pourrait pourtant remplacer de nombreux emplois. Avec moins de besoins en personnel, une immigration plus faible deviendrait envisageable.
A mon avis, l’IA aura un effet en deux temps. Dans un premier temps, certains emplois disparaîtront avec l’automatisation et la robotisation. Mais de nouveaux métiers émergeront aussi grâce à de nouveaux modèles commerciaux. Pour l’instant, personne ne sait exactement à quoi ressemblera le marché du travail de demain. En revanche, l’économie est déjà en train de changer.
De quelle manière?
Avec les incertitudes géopolitiques, l’économie ralentit. Les entreprises hésitent à investir et le chômage augmente. Quand des étrangers perdent leur emploi, certains repartent dans leur pays d’origine. En parallèle, de nombreux pays européens connaissent les mêmes problèmes démographiques que la Suisse, voire des situations encore plus critiques.
Qu’est-ce que cela implique?
La population active diminue en Europe depuis plus de dix ans. Les Etats vont donc tout faire pour garder leur main-d’œuvre. Nous sommes en concurrence avec eux pour attirer des travailleurs qualifiés. Rien ne garantit que l’immigration vers la Suisse restera aussi forte qu’aujourd’hui. Personnellement, je m’attends plutôt à un recul net.
La Suisse reste pourtant un pays très attractif.
Oui, mais son avantage s’est réduit. Les salaires sont élevés, mais le coût de la vie l’est aussi. Dans d’autres pays, les frais de garde sont davantage pris en charge par l’Etat. Et devenir propriétaire reste extrêmement difficile en Suisse. Si nous compliquons encore l’immigration, la situation risque de se détériorer.
Dans son scénario de référence, la Confédération prévoit que la Suisse dépassera les 10 millions d’habitants en 2041.
Mais le taux de natalité actuel est déjà inférieur aux hypothèses de ce scénario. L'immigration nette reste élevée aujourd’hui, mais cela ne signifie pas que ce sera toujours le cas. L'immigration dépend fortement du contexte économique et géopolitique. Personnellement, je considère le scénario bas comme plus réaliste. Je ne pense pas que la Suisse atteindra un jour les 10 millions d’habitants.
Dans ce scénario bas, la population ne dépasserait jamais 9,4 millions d’habitants. L’initiative de l’UDC répondrait donc à un problème qui n’existera peut-être jamais?
Les choses peuvent évoluer rapidement si certains paramètres changent brusquement. Il faut toujours envisager plusieurs scénarios. Mais indépendamment de cela, un oui à l’initiative serait dangereux à mes yeux.
Pourquoi?
Parce qu’avec une limite fixée à 40’000 immigrés par an, il faudrait décider de qui a le droit de venir et qui doit rester à l’écart. Favoriserait-on les travailleurs hautement qualifiés au détriment du personnel soignant? Accepterait-on les travailleurs sans leurs familles? Quels secteurs ou quelles régions seraient prioritaires? Ce seraient des choix extrêmement sensibles, y compris sur le plan éthique. Et cela ouvrirait la porte à une énorme machine bureaucratique.