En bref
- Larry, le chat résident du 10 Downing Street depuis 15 ans, a vu défiler sept Premiers ministres, les six derniers n'ayant pas dépassé trois ans en poste. Keir Starmer a démissionné le 22 juin 2026, marquant une nouvelle transition politique au Royaume-Uni.
- Selon le journaliste David Chazan, correspondant à Paris pour le «Times», l'instabilité politique actuelle au Royaume-Uni trouve ses racines dans le référendum sur le Brexit de 2016, qui a créé des attentes irréalistes et des tensions accrues. Cependant, scandales et promesses non-tenues ont aussi joué un rôle crucial.
- Andy Burnham, ancien maire de Manchester, est pressenti pour devenir Premier ministre sans élection générale, faute de concurrents au sein du Parti travailliste. Il a récemment remporté une élection partielle à Makerfield contre le parti Reform UK grâce à un vote tactique. Mais de nombreuses lacunes entourent encore son programme et ses objectifs, s'il atteint effectivement le poste.
Force est de constater que le résident le plus fiable du 10 Downing Street n'est autre que Larry le chat. Fidèle au poste depuis plus de 15 ans, le prestigieux félin, chasseur de souris en chef du Royaume-Uni, a vu défiler les Premiers ministres (PM) à une allure extraordinaire. Ces dix dernières années, par exemple, Larry a cohabité avec six «PM» différents et s'apprête d'ailleurs à en accueillir un septième, depuis que Keir Starmer, le dernier en date, a rendu son tablier le 22 juin.
Blague à part, le poste semble s'être transformé en véritable siège éjectable depuis David Cameron, lequel a mis un terme à ses six ans de mandat en 2016. Aucun de ses successeurs, dont Theresa May, Boris Johnson, Liz Truss, Rishi Sunak et Keir Starmer, n'aura réussi à rester en fonction plus de trois ans et 44 jours (c'est le record de Johnson). Que se passe-t-il donc, Outre-Manche? Le Brexit, ou encore le décès de la Reine Elizabeth II, auraient-ils déstabilisé le système, à tel point qu'aucun Premier ministre ne parvient à satisfaire la population ou le gouvernement?
Pour rappel, les citoyens britanniques n'élisent pas directement leur PM: ce titre revient au chef du parti ayant obtenu la majorité des sièges à la Chambre des communes, durant les élections législatives. Ensuite, c'est le ou la Monarque qui nomme officiellement le Premier ministre.
Pourquoi les six derniers PM ont-ils vite pris la porte?
David Chazan, pensez-vous que la situation, au Royaume-Uni, est due au Brexit?
Nous traversons actuellement une période d'instabilité politique considérable, sans véritable précédent dans l'histoire récente du Royaume-Uni. Si tout cela semble effectivement avoir commencé après le référendum sur le Brexit, il y a une dizaine d'années, il est difficile d'affirmer que cette instabilité en découle directement. En revanche, ce référendum a sans doute suscité des attentes irréalistes: des responsables politiques ont formulé des promesses alors qu'ils étaient conscients de ne jamais réussir à les tenir. Cela a contribué à créer un climat de turbulences.
Pourtant, le dernier Premier ministre vraiment stable était David Cameron, qui a occupé le poste durant 6 ans. Et c'est justement lui qui a organisé le référendum du Brexit, en 2016...
David Cameron était persuadé que les Britanniques voteraient contre la sortie de l'Union européenne. La campagne en faveur du maintien s'est avérée peu convaincante, même si le Premier ministre lui-même ne soutenait pas véritablement la sortie. Après la victoire du Brexit, il a immédiatement démissionné.
Une succession de Premiers ministres conservateurs s'est ensuite enchaînée et, de l'extérieur, on peut avoir l'impression qu'aucun d'eux n'a été capable de garder son job.
Oui, mais cela n'était pas forcément lié au Brexit. Boris Johnson a été contraint de quitter ses fonctions après le scandale des fêtes organisées à Downing Street pendant la pandémie de Covid-19. Une forte hostilité s'était développée à son égard, car beaucoup le jugeaient imprudent et lui reprochaient d'avoir multiplié les promesses qu'il ne pouvait tenir. Par ailleurs, alors que de nombreux électeurs avaient voté en faveur du Brexit, dans l'espoir de réduire l'immigration, celle-ci a, au contraire, fortement augmenté sous le mandat de Johnson. Ce phénomène, souvent qualifié de «Boris Wave» lui a été vivement reproché, bien que la cause principale de sa chute soit probablement le scandale du «Partygate».
Ensuite est arrivée Liz Truss, en poste durant 45 jours, suivie de Rishi Sunak, qui a tenu moins de deux ans.
Madame Truss a failli détruire l'économie britannique, a gravement entamé la confiance dans le marché obligatoire et a été poussée vers la sortie en très peu de temps. Rishi Sunak, de son côté, s'est montré plus pragmatique. Il a plutôt bien gouverné et pouvait compter sur un bon chancelier de l'Echiquier en la personne de Jeremy Hunt. Ensemble, ils ont réussi à prendre plusieurs mesures positives, qui n'ont cependant pas suffi à remporter les élections: après 14 ans de gouvernement conservateur, une grande partie des Britanniques avait le sentiment de s'être appauvrie, tandis que de nombreuses communautés se sentaient dépassées par l'ampleur de l'immigration.
Starmer est donc arrivé, en 2024, comme une sorte de nouvel espoir?
Keir Starmer et le Parti travailliste ont remporté les dernières élections presque par défaut, essentiellement parce qu'ils s'opposaient au parti conservateur. On peut donc considérer qu'il s'agissait davantage d'une défaite des conservateurs que d'une victoire des travaillistes.
Mais alors, pourquoi Keir Starmer a-t-il quand même démissionné après moins de deux ans?
L'une des principales critiques adressées à Keir Starmer est qu'il continue à raisonner comme un juriste. En tant qu'ancien avocat spécialisé dans le service public, il est très attaché aux procédures et aux détails, mais beaucoup moins à la communication politique. Il n'a pas été capable de mobiliser suffisamment ses collaborateurs, ni leur faire partager clairement son projet afin qu'ils puissent le défendre efficacement.
Toutes ces faiblesses auraient peut-être pu lui être pardonnées sans l'ascension progressive de Nigel Farage et de son parti de droite radicale, centré sur la lutte contre l'immigration. Face à cette montée dans les sondages, les membres du gouvernement et les ministres de Keir Starmer ont peu à peu perdu confiance en son leadership. Après avoir vu les conservateurs remplacer plusieurs Premiers ministres en très peu de temps, les travaillistes, qui promettaient pourtant une nouvelle période de stabilité, ont finalement adopté la même logique et ont poussé Starmer vers la sortie.
Donc Keir Starmer n'avait pas envie de démissionner? Il y a été contraint?
Je pense qu'il a été contraint de démissionner lorsqu'il a compris qu'il ne disposait plus du soutien nécessaire pour continuer à gouverner. Plusieurs ministres avaient quitté le gouvernement, parmi lesquels le ministre de la Défense, John Healey. On reprochait également à Keir Starmer de constamment rechercher un compromis, en adoptant une approche presque juridique consistant à trouver une position intermédiaire acceptable pour les deux camps. Le risque d'une telle méthode est d'aboutir à des demi-mesures qui ne satisfont personne, au final. Il a certes augmenté les dépenses consacrées à la défense, mais pas suffisamment selon ses détracteurs, alors que la menace russe suscite de profondes inquiétudes. Les démissions successives au sein de son gouvernement ont constitué la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Il n'avait pas d'autre choix que de partir: même sa propre ministre de l'Intérieur lui demandait de quitter ses fonctions.
Et maintenant, que va-t-il se passer?
La procédure normale voudrait que le Parti travailliste organise une élection interne afin de désigner son nouveau chef, lequel deviendrait ensuite Premier ministre. Mais cela ne devrait pas se produire, car un seul candidat dispose aujourd'hui d'un soutien suffisant. Il s'agit d'Andy Burnham, qui devrait donc accéder au pouvoir sans avoir remporté d'élection générale et sans véritable compétition pour la direction du parti.
Mais dans ce cas, Andy Burnham est plutôt mal parti, non? On dirait qu'il s'agit, encore une fois, d'un choix par défaut.
Pour l'instant, très peu de membres du Parti travailliste savent réellement quelles sont ses intentions, puisque son projet est encore en cours d'élaboration. Dans l'opinion publique, ils sont encore moins nombreux à comprendre qui est véritablement Andy Burnham et quelles politiques il entend mettre en œuvre.
La question se pose également de savoir qui deviendra le prochain chancelier de l'Echiquier. Il pourrait s'agir d'Ed Miliband, actuellement chargé des questions environnementales et semblant un peu obsédé par son objectif de faire du Royaume-Uni un pays neutre en carbone. Cette orientation lui vaut de fortes critiques de la part du monde économique, qui craint que cet objectif ne desserve les entreprises. Désormais, deux des principaux syndicats britanniques s'opposent également à lui, l'accusant d'oublier que la transition économique menace des emplois. Mais Ed Miliband rejette ces critiques, en affirmant au contraire que les politiques en faveur des énergies durables permettront même de créer de nouveaux emplois.
Donc, au final, on ne sait pas vraiment s'il peut gagner la confiance de la population. Juste que, pour l'instant, il semble être le seul candidat crédible?
De nombreuses interrogations entourent encore Andy Burnham. Au sein du Parti travailliste, certains le considèrent presque comme un homme providentiel, capable de redresser la popularité du parti, de lui faire regagner du terrain dans les sondages et de remporter les prochaines élections générales. Cet ancien maire de Manchester, vient de devenir député et a dû passer par une élection partielle à Makerfield, une circonscription qui avait massivement voté en faveur du Brexit et où le parti d'extrême-droite Reform UK semblait devoir l'emporter facilement. Pourtant, Andy Burnham y a remporté une victoire très nette face au Reform, probablement grâce à un important vote tactique: des électeurs qui ne votent habituellement pas travailliste, mais plutôt libéral-démocrate ou conservateur, ont choisi de soutenir Andy Burnham pour empêcher le Reform de gagner.
Quels sont les atouts d'Andy Burnham, lorsqu'on le compare à Keir Starmer?
Il bénéficie actuellement d'une forte popularité et possède un réel charisme, dont Keir Starmer était souvent jugé dépourvu. Il est également considéré comme un meilleur communicant et comme une personnalité plus sympathique. Mais cela reste encore à démontrer dans l'exercice du pouvoir. Car une fois installé à Downing Street, il devra faire face aux mêmes difficultés que ses prédécesseurs: un coût de la vie toujours très élevé, les difficultés du NHS (système de santé publique, ndlr), les problèmes du système scolaire public et le manque d'enseignants. Il devra rapidement montrer des résultats concrets et convaincre les électeurs que la situation s'améliore sous sa direction. Dans le cas contraire, il risque de devenir lui aussi impopulaire. Le Parti travailliste serait alors confronté au même dilemme: considérer que son dirigeant n'est plus à la hauteur et chercher un nouveau leader.
Cette succession rapide de Premiers ministres va-t-elle donc se poursuivre, selon vous?
Le Royaume-Uni a déjà vu défiler un grand nombre de Premiers ministres en peu de temps. Le Parti travailliste peut sans doute se permettre un changement de dirigeant une seule fois, mais certainement pas une seconde. Andy Burnham présente d'ailleurs plusieurs points communs avec Keir Starmer, dans la mesure où ce sont deux hommes très instruits, issus d'un milieu populaire et dotés de parcours relativement similaires. L'image traditionnelle du Royaume-Uni comme modèle de stabilité politique et berceau de la démocratie parlementaire a été sérieusement écornée ces dernières années. Et rien ne permet encore de penser que cette période soit terminée.
Mais pourquoi le Royaume-Uni n'arrive-t-il pas à garder un Premier ministre plus longtemps que quelques années? Vise-t-il trop haut, ou s'est-il juste retrouvé avec une série de mauvais candidats?
Un peu des deux, certainements. Cette situation résulte à la fois d'une succession de circonstances défavorables et d'une attente devenue irréaliste de perfection à l'égard des dirigeants politiques. Plusieurs Premiers ministres se sont révélés insuffisants: Theresa May n'était pas à la hauteur de la tâche, Liz Truss encore moins. Le seul qui ait véritablement donné une impression de compétence et de stabilité est Rishi Sunak, mais il n'était pas assez populaire pour remporter les élections. Keir Starmer, lui, est décrit comme un homme honnête et animé de bonnes intentions, mais qui ne possédait pas les qualités de leadership nécessaires. Il hésitait beaucoup avant de prendre une décision et, lorsqu'il se trompait, il devait souvent faire marche arrière. Les Britanniques souhaitaient retrouver des responsables politiques dignes de confiance. Mais nul ne sait si Andy Burnham va remplir ces attentes.