Alerte générale. Opération de sauvetage en mer à hauts risques. Ce 4 août 2026, le signal de détresse envoyé par le capitaine du MSV Faize Noore Oliya donne une idée précise du cimetière marin que pourrait devenir le détroit très stratégique de Bab el-Mandeb.
Un seul projectile, a priori un drone lancé depuis le Yémen voisin, a suffi à couler ce cargo battant pavillon indien. Treize membres d'équipage ont pu être évacués. Dans ce passage maritime encore plus crucial que le détroit d'Ormuz voisin, le risque de guerre navale n'a jamais été aussi proche. «Les attaques contre les navires marchands dans la région doivent cesser, et la liberté de navigation ainsi que la libre circulation du commerce dans les voies maritimes internationales de la région, conformément au droit international, doivent être rétablies dans les plus brefs délais», a aussitôt réagi le gouvernement de New Delhi.
30% du commerce mondial
Bab el-Mandeb, ou Ormuz XXL. Couloir maritime obligé pour les pays pétroliers du golfe Persique, qui paient depuis le 28 février un tribut très lourd à la guerre déclenchée contre l'Iran par les Etats-Unis et Israël, Ormuz représente, grosso modo, 20% du trafic mondial de pétrole et de gaz. Bab el-Mandeb, point de passage entre les rives de l'Arabie et celles de l'Afrique, pèse beaucoup plus lourd. 30% du trafic mondial de conteneurs passent par ce détroit qui ouvre sur la mer Rouge, puis le canal de Suez. 12% du trafic pétrolier international croise dans les eaux bordées par les côtes du Yémen, de la Somalie, de Djibouti et de l'Erythrée.
Le détroit mesure de 26 à 27 kilomètres de largeur et comprend deux couloirs de navigation délimités par l'île yéménite de Perim. Côté yéménite, le chenal oriental, ou Bab Iskender, large de trois kilomètres. Côté africain, le chenal occidental, ou Dact el-Mayun, large de 25 kilomètres. Et, tout au bout de l'étroit couloir de la mer Rouge, le canal de Suez, artère névralgique pour tous les pays européens qui en dépendent pour leurs importations.
Une vraie bombe maritime
Philippe Chalmin est économiste, spécialiste des matières premières, bien connu à Genève des grandes sociétés de négoce. Il coordonne le très fiable rapport annuel Cyclope. Pour lui, Bab el-Mandeb est le détroit que les Européens ne peuvent pas se permettre de perdre. «La réalité est que, depuis le 28 février et le début de la guerre entre les Etats-Unis et l'Iran, le monde s'est habitué à la fermeture d'Ormuz, explique-t-il. Demain, l'ouverture de nouveaux oléoducs, gazoducs ou voies ferrées pour le transport des marchandises diminuera d'ailleurs l'importance stratégique de ce détroit que la République islamique considère aujourd'hui comme une arme de destruction massive bien plus redoutable que son programme nucléaire.» Rien de tel, en revanche, pour Bab el-Mandeb, qu'une cinquantaine de navires franchissaient chaque jour avant le conflit. «La vraie bombe maritime mondiale est là, à portée de tir des Houthis», poursuit l'économiste français.
Donald Trump a donc prévenu. Même si son pays n'est pas officiellement en guerre contre la milice chiite houthie du Yémen (alors qu'un conflit oppose depuis 2015 cette dernière à l'Arabie saoudite), le locataire de la Maison Blanche est prêt à frapper encore. «Les Etats-Unis s'occuperont de toute tentative de blocus et déclencheront des représailles militaires massives si ces alliés de l'Iran continuaient à perturber le transit mondial des approvisionnements énergétiques», a-t-il promis.
Le réel danger des Houthis
Logique: les Houthis constituent un réel danger. Ces miliciens chiites, entraînés et souvent encadrés par les Gardiens de la révolution iraniens, disposent de missiles et de drones suicides à longue portée: missiles balistiques, missiles de croisière et drones suicides de dernière génération. Ils exploitent le relief montagneux accidenté du Yémen ainsi qu'un vaste réseau de tunnels souterrains pour dissimuler leurs lanceurs mobiles. Ils disposent également, grâce au contrôle d'environ 80% de la population yéménite, notamment autour de Sanaa, d'une importante réserve de combattants.
«La question est de savoir s'ils peuvent passer de leur actuelle stratégie de harcèlement et de perturbations ciblées à une fermeture durable du détroit. Car, à ce moment-là, une guerre navale de grande ampleur serait automatiquement déclenchée», juge l'ancien ministre yéménite Mohamed Qubaty.
Le naufrage du MSV Faize Noore Oliya est-il le signal que ce conflit a démarré, comme l'affirme l'Iran? Pas sûr du tout. «Le détroit de Bab el-Mandeb demeure ouvert non pas parce que l'Iran et les Houthis sont incapables de le menacer, mais parce que le coût d'une fermeture est contenu par trois cercles de dissuasion», complète Mohamed Qubaty dans une analyse de l'Eurasia Institute.
Les Européens et Aspides
Première dissuasion: le système international. Le détroit de Bab el-Mandeb n'est pas seulement une voie maritime régionale: il constitue une artère essentielle du commerce mondial, et sa fermeture justifierait une intervention pour le rouvrir, ce que les Européens ont anticipé en déployant, depuis 2024, l'opération Aspides («Bouclier» en grec ancien) pour protéger les navires marchands des pirates.
Seconde dissuasion: les enjeux énergétiques régionaux. La fermeture du détroit de Bab el-Mandeb asphyxierait l'Arabie saoudite, dont l'oléoduc Est-Ouest, reliant le golfe Persique à la mer Rouge, serait rendu inutile, augmentant la pression sur les clients asiatiques de son or noir.
Troisième dissuasion, enfin: l'importance, pour les Houthis, du bon fonctionnement du port de Hodeïda, verrou de la façade maritime occidentale du Yémen. S'ils partent en guerre totale pour bloquer le détroit, les Houthis risquent de perdre le contrôle de ce port décisif pour leur approvisionnement. Ils précipiteraient ainsi leur possible chute, ce qui priverait la République islamique d'une carte géopolitique essentielle. Plutôt que de faire exploser la bombe de Bab el-Mandeb, mieux vaut donc, pour l'heure, continuer de la brandir comme une menace…
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Retrouvez dans L'Illustré notre récit: Au-delà d'Ormuz, la guerre des détroits a commencé