Cessez-le-feu annoncé
Ce que Trump a gagné et ce qu'il a (déjà) perdu avec cette guerre

Donald Trump est-il, comme il l'affirme, le grand gagnant de cette guerre déclenchée le 28 février? Pourtant, la République islamique qu'il souhaitait voir capituler est toujours debout. Mais dans quel état?
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Une chose est certaine: Donald Trump a besoin d'une victoire pour sortir de cette guerre.
Photo: IMAGO/ZUMA Press Wire
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Richard WerlyJournaliste Blick

Une «victoire totale»: c’est ainsi que Donald Trump a qualifié cette nuit sa décision d’accepter un cessez-le-feu avec l’Iran et de repousser de deux semaines son ultimatum. Jusque-là, le président des Etats-Unis promettait une vague de frappes sans précédent sur les infrastructures énergétiques iraniennes, sur les ponts et sur de nombreuses cibles civiles comme les universités, déjà massivement touchées.

Vraie ou fausse, cette «victoire» que Trump affirme avoir obtenue après six semaines de frappes aériennes menées depuis le 28 février avec Israël? Comment parler de victoire pour la première puissance mondiale alors que, pour l’heure, la République islamique demeure en place, que ses capacités de riposte n’ont pas été réduites à néant et que le monde est menacé d’un choc pétrolier majeur en raison de la fermeture du détroit d’Ormuz?

Réalité alternative

Pour y voir clair, il faut essayer, comme toujours avec Trump, de distinguer la réalité alternative qu’il décrit dans ses messages sur les réseaux et dans ses interventions publiques de la réalité sur le terrain, telle que l’on peut la cerner. Impossible, en effet, de se faire une idée juste sur les capacités militaires restantes de l’Iran, sur ce qui reste de son programme nucléaire ou sur l’état réel du régime iranien, décapité par la mort de plusieurs de ses dirigeants.

Ce que Donald Trump a gagné se résume en une phrase: la suprématie militaire des Etats-Unis dans la guerre aérienne, aux côtés d’Israël, est incontestable. Lorsqu’il affirme sans cesse que l’armée américaine est la plus puissante du monde, le président a raison. Depuis le 28 février, les quelque 15'000 sorties aériennes se sont déroulées dans un ciel iranien entièrement contrôlé par l’US Air Force et son allié israélien. 

Le sauvetage réussi des deux pilotes du F-15 abattu le 3 avril par un missile iranien démontre aussi la capacité des forces spéciales américaines à prendre le contrôle au sol. Les pertes américaines, très faibles pour une telle opération (moins d’une dizaine d’avions perdus par accident ou détruits lors du sauvetage), démontrent cette hyperpuissance. Les Chinois, qui suivent de très près ce qui se passe dans le golfe Persique, sont prévenus.

L’autre gain de Trump, réel mais explosif sur le plan géopolitique, est qu’il tient ses alliés en otage. Plus que jamais, les Etats-Unis viennent de démontrer à leurs alliés européens qu’ils ont les moyens de les étrangler. C’est terrible pour l’OTAN, cette alliance atlantique dont la Suisse n’est pas membre, contrairement au Canada et à 31 pays européens, mais c’est la vérité. En visite à Washington ce mercredi 8 avril, le Secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte va sans doute continuer son numéro d'équilibriste. Même lorsqu’il promet le pire, à savoir la destruction de la civilisation iranienne, Trump n’a en effet pas été condamné par ses alliés. Les Européens ont affirmé à plusieurs reprises que cette guerre n’est pas la leur, mais ils attendent. Ils ont refusé d’aider les Etats-Unis à débloquer le détroit d’Ormuz par la force, alors qu'ils en ont cruellement besoin. 

Danger politique

Dernier gain, enfin, mais là aussi très dangereux sur le plan politique: Trump reste en position de force par rapport à Benjamin Netanyahu, que beaucoup accusent de l’avoir entraîné dans ce conflit. C’est lui le patron de cette guerre. La question du Liban, en revanche, est très différente. Problème: plus il reste solidaire d’Israël, plus Trump est critiqué aux Etats-Unis. A quoi lui sert d’être le chef incontesté d’une guerre en train de devenir impopulaire, incompréhensible et très coûteuse?

Ce que Donald Trump a perdu: la confiance de ses alliés, la crédibilité militaire et géopolitique et la capacité à en finir avec ce conflit à ses conditions.

Ses alliés, en particulier les Européens, ne peuvent plus lui faire confiance. Il ne les avait pas tenus informés. Il a envoyé son vice-président, JD Vance, à Budapest, où celui-ci a accusé l’Union européenne de vouloir détruire la Hongrie. Trump a perdu la stature de chef de l’OTAN. Même le Japon et la Corée du Sud s’inquiètent. Quel que soit le résultat de cette guerre, elle aura marqué une rupture au sein du camp occidental. Et cette blessure sera longue à cicatriser.

Ennemi sous-évalué

Le chef de guerre Donald Trump a entamé un conflit contre un ennemi qu’il a sous-évalué, sans objectifs clairs et en s’alignant sur Israël. Ces trois faits sont à son passif, et cela demeurera. Bien sûr, le régime iranien n’est pas assuré de survivre. Trump, rappelons-le, a plusieurs fois appelé les Iraniens à se soulever. Mais l’on ne voit pas de plan dans cette guerre, y compris pour mettre fin au programme nucléaire militaire iranien. Les stocks de missiles et de drones de la République islamique ont été sous-évalués. Le commandant en chef Trump, qui ne cesse de louer ses forces armées, au sein desquelles il a purgé plusieurs généraux, ne peut pas, sur la base de ce conflit, être pris au sérieux.

Vient ensuite l’essentiel: qui va l’emporter? Les Etats-Unis doivent, pour proclamer une réelle victoire, démontrer que l’Iran est désarmé, qu’il n’a plus d’uranium enrichi, que son programme de missiles est abandonné et que la République islamique ne réprimera plus sa population. Possible? Cela paraît, à ce stade, très irréaliste. Oui, un changement de régime est possible, car le pays est à genoux. Mais l’absence d’alternative est patente. Le peuple iranien souffre. L’économie mondiale est proche d’une crise majeure.

Reste enfin la question pétrolière: Donald Trump va-t-il, à l’issue de ce conflit, mettre la main, d’une façon ou d’une autre, sur les réserves iraniennes de pétrole, ce qui lui donnerait un levier de taille sur la Chine? Rien n’est moins sûr. Ce serait pourtant là une victoire stratégique, mais à quel prix? Les Chinois soignent pendant ce temps leurs alliés du «Sud global». Ils ont des moyens militaires intacts en vue d’une possible invasion de Taïwan. Ils profitent de leur alliance avec Vladimir Poutine, l’autre grand gagnant du conflit. Trump est le plus fort. Mais où conduit sa force?

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