A quel point les responsables des partis allemands dits «traditionnels» se tirent-ils une balle dans le pied? Ils s’inquiètent de la progression de l’AfD, mais semblent offrir passe décisive sur passe décisive à leurs rivaux d'extrême droite.
Après les tensions à répétition au sein de la coalition noire-rouge entre le camp conservateur/chrétien-démocrate (CDU/CSU) et le parti social-démocrate (SPD), une nouvelle affaire fragilise le camp conservateur. Jens Spahn, chef du groupe parlementaire CDU/CSU, a eu un enfant avec son mari via une grossesse pour autrui (GPA) aux Etats-Unis, une pratique interdite en Allemagne. Plus embarrassant encore: l’élu avait lui-même voté contre un assouplissement de la loi sur le sujet. Depuis, Jens Spahn a démissionné de ses fonctions.
Il y a un an, le chef de la CSU bavaroise, Markus Söder, avait qualifié le gouvernement fédéral de «dernière cartouche de la démocratie». Selon lui, en cas d’échec, les partis populistes pourraient arriver au pouvoir lors des prochaines élections nationales. Il n’a pas tort. Et ce scénario ne concerne pas seulement l’Allemagne. Dans plusieurs pays européens, l'extrême droite est aux portes du pouvoir.
Allemagne
Prochaines élections: 25 mars 2029
Tendance électorale: Selon le dernier sondage Insa réalisé pour le «Bild am Sonntag», l’AfD a gagné un point et atteint désormais 29%. Le parti d’extrême droite devance largement l’Union CDU/CSU, créditée de 21%. Le SPD et les Verts stagnent, eux, à 13%. Ce sondage a été réalisé avant l’affaire Spahn.
Le scénario: Si l’AfD devenait la première force politique au Bundestag, le choc serait immense pour l'Allemagne. Cela ne lui ouvrirait toutefois pas automatiquement les portes du gouvernement. Les partis battus, l’Union, le SPD et peut-être les Verts, pourraient encore tenter de s’allier dans une coalition de la dernière chance. Un tournant historique resterait cependant possible: la fin du cordon sanitaire et la formation d’une coalition entre l’Union et une AfD en pleine ascension.
Royaume-Uni
Prochaines élections: août 2029
La tendance électorale: Malgré un recul lié à un scandale de dons, le parti Reform UK de Nigel Farage reste en tête des sondages. Selon YouGov, il recueille 24% des intentions de vote, soit cinq points de plus que les travaillistes et les conservateurs.
Le scénario: Lundi, le roi Charles III a chargé le nouveau chef du Parti travailliste, Andy Burnham, de former un nouveau gouvernement. Mais son parti est en perte de vitesse, tout comme les conservateurs. Andy Burnham prend donc ses fonctions dans un contexte particulièrement délicat. Il hérite d’un pays à l’économie stagnante, politiquement polarisé et confronté à d’importants défis sur la scène internationale. S’il ne parvient pas à inverser la tendance, Nigel Farage pourrait bien sortir vainqueur des prochaines élections.
France
Prochaines élections: 18 avril 2027
Tendance électorale: Selon PolitPro, le Rassemblement national creuse l’écart avec ses concurrents et atteint 35% des intentions de vote. La coalition de gauche arrive derrière, à 24%, tandis qu’«Ensemble pour la République», le camp d’Emmanuel Macron, recueille 14%.
Le scénario: Les chances de Marine Le Pen d’accéder à l’Elysée et de succéder à Emmanuel Macron n’ont jamais semblé aussi élevées. Le fait qu’elle doive probablement porter un bracelet électronique pendant la campagne – après avoir été reconnue coupable de détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires européens – pourrait même galvaniser encore davantage ses partisans.
Autriche
Prochaines élections: automne 2029
Tendance électorale: Selon le dernier sondage réalisé ce dimanche par l’institut Market de Linz pour le journal «Der Standard», le FPÖ atteint un record avec 38% des intentions de vote. L’ÖVP tombe à 18%, le SPÖ à 17%: les deux grands partis traditionnels pèsent désormais moins de la moitié du score des populistes de droite.
Le scénario: Ce ne serait pas la première fois que le FPÖ entrerait au gouvernement. Lors de la formation du gouvernement en 2024, le parti avait toutefois été tenu à l’écart, alors même qu’il était arrivé en tête avec 29% des voix. Les autres formations avaient refusé de participer à une coalition dirigée par Herbert Kickl. Mais si le FPÖ reste aussi haut dans les sondages, former un gouvernement sans lui deviendra presque impossible. Le parti aurait alors de bonnes chances de désigner pour la première fois un chancelier, peut-être avec l’ÖVP comme partenaire minoritaire au sein de la coalition.
Vers une Europe des nations?
Si ces scénarios devaient se concrétiser, ensemble ou séparément, c’est toute l’Europe qui pourrait changer de visage. Avec l’Italie, déjà marquée par un virage à droite sous Giorgia Meloni, le continent connaîtrait de profonds bouleversements. La politique migratoire pourrait se durcir, les relations avec la Russie se resserrer et la lutte contre le changement climatique être reléguée aux oubliettes.
L’équilibre même de l’Union européenne serait lui aussi bousculé. Le centre de gravité pourrait s’éloigner du couple franco-allemand pour se déplacer vers une Europe des nations, fondée sur une plus grande autonomie des Etats.
Il reste encore trois ans avant les élections dans ces pays, à l’exception de la France. Les partis traditionnels disposent donc encore d’une petite marge de manœuvre pour répondre aux attentes de la population, corriger leur trajectoire et regagner en crédibilité. Faute de quoi, les forces d’extrême droite pourraient bientôt façonner l’avenir de l’Europe.