Crise à Ceuta, Gaza, Trump…
Comment Pedro Sánchez est devenu le leader (contesté) de la gauche mondiale

Le Premier ministre espagnol est l’un des rares dirigeants socialistes européens qui s’affirme en tenant tête, notamment, à Donald Trump. Une stature internationale très symbolique, qui ne l’empêche pas d’être fragilisé en interne.
«Critiqué au sein de son pays, Pedro Sánchez s'impose malgré tout comme une figure mondiale de la gauche.
Photo: IMAGO/Anadolu Agency
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Margaux BaralonJournaliste Blick

En quelques mois, il est devenu l’homme qui dit non. Non à la guerre à Gaza, qu’il qualifie sans trembler de génocide. Non à la guerre en Iran déclenchée par une frappe conjointe des Etats-Unis et d’Israël en février dernier. Non, enfin, à l’austérité et aux politiques migratoires répressives prônées par beaucoup de pays européens.

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, secrétaire général du parti socialiste de son pays (PSOE), arrivé au pouvoir en 2018, s’impose depuis comme une voix dissonante sur la scène internationale. Et se taille une stature de nouveau leader de la gauche mondiale.

Pourtant, en interne, sa position reste fragile. Ne disposant pas de majorité stable, impopulaire, il est aussi cerné par des accusations de corruption visant nombre de ses proches.

Les récents mouvements migratoires à Ceuta, l’enclave espagnole qui jouxte le Maroc en Afrique du Nord, vers laquelle des dizaines de milliers de Marocains se sont rués à la nage il y a une semaine, ravivant la peur panique d’une «invasion» (le terme est utilisé plutôt très à droite de l’échiquier politique) en Europe, ont jeté une nouvelle lumière crue sur son isolement. «Pedro el Guapo», «le beau Pedro», comme on surnomme cet homme d’1,90 mètre, partisan de laisser tomber la cravate mais pas le sourire, est-il arrivé au bout de ce paradoxe?

Renard des surfaces

Lorsqu’il succède au conservateur Mariano Rajoy, le 1er juin 2018, Pedro Sanchez a en réalité déjà l’habitude de dire non. Ou, comme le formule l’un de ses anciens directeurs de cabinet, Ivan Redondo, dans les colonnes du «Monde», de se «forger dans l’affrontement».

En 2016, il refuse de s’allier avec le Parti populaire (PP, à droite de l’échiquier politique espagnol) pour former une coalition face à la poussée du centre et de l’extrême-gauche. Deux ans plus tard, il mène la fronde contre Rajoy, menant à son terme une motion de censure qui lui permettra de le remplacer.

Un bloc inflexible, Pedro Sánchez? Pas vraiment. Ceux qui le connaissent bien le jugent au contraire plutôt souple. «Il existe deux archétypes politiques», explique Pablo Simón, professeur de sciences politiques à l’université Carlos-III de Madrid, auprès de «Politis». «Le hérisson est solide. Le renard, lui, s’adapte aux circonstances changeantes. Sánchez est plus renard que hérisson.»

Pour réussir à consolider une majorité, le Premier ministre a dû s’allier, en 2019, à Podemos, mouvement de gauche plus radical que le PSOE. Deux mois avant de conclure un accord, il jurait pourtant qu’il ne «dormirait pas tranquille» avec une telle coalition. «Parfois, il prend une décision, puis son contraire peu de temps après», argumente Lilith Verstrynge, ancienne conseillère de Pablo Iglesias, le leader de Podemos, dans les colonnes de «Politis».

Eternel perdant

De la souplesse et de l’adaptabilité, Pedro Sánchez a dû en faire preuve pendant longtemps avant d’arriver à ses fins, et pas seulement au sein du Estudiantes Madrid, l’équipe de basket dans laquelle il joue jusqu’à ses 21 ans. Car pendant des années, le jeune ambitieux ne doit son ascension politique qu’à des coups de chance. Celui qui a étudié l’économie prend sa carte au PSOE à l’entrée de sa vingtaine, devient l’assistant d’une eurodéputée, et se prend défaite électorale sur défaite électorale.

En 2003, il est 23e sur la liste de son parti aux élections municipales de Madrid. Seuls 21 noms sont élus. Il faudra une année et deux démissions pour qu’il prenne enfin du galon. En 2008, il est 21e sur la liste du PSOE pour les élections législatives. Seuls 15 noms décrochent leur siège.

Un an et demi plus tard, à la faveur de démissions et de renoncements une nouvelle fois, Pedro Sánchez entre au Congrès des députés. En 2011, lors de nouvelles législatives anticipées, son nom figure en 11e place. Seuls les dix premiers sont élus. Deux ans plus tard, une démission lui permet de récupérer son siège. Finalement, ce n’est qu’en 2014 que le Madrilène est enfin élu, et du premier coup, sur son nom, à la tête du PSOE.

Une surprise pour les uns, un hold-up pour les autres, mais dans tous les cas, Pedro Sánchez est à l’époque loin d’être un hérault de la gauche. Il a soutenu les mesures d’austérité proposées par José Luis Rodríguez Zapatero, Premier ministre de 2004 à 2011. Et s’est fait élire sur une ligne centriste. Rien ne laisse réellement présager la stature acquise aujourd’hui.

Un centriste qui se déporte à gauche

Mais le renard, comme toujours, sait s’adapter. Obligé de composer avec Podemos, il mène à partir de 2020 une politique beaucoup plus à gauche que prévu. Les pensions de retraite sont revalorisées, le salaire minimum espagnol est augmenté (de 66% en huit ans), le taux de chômage baisse pendant que le pouvoir d’achat augmente. A l’inverse, Pedro Sánchez refuse d’augmenter les dépenses dans la défense pour atteindre 5% du PIB, ce qu’exige pourtant l’OTAN. Et rien de tout cela ne grève la croissance. En juin dernier, l’OCDE revoit à la hausse les prévisions de croissance pour l’Espagne, à 2,2% pour 2026. C’est le triple de la moyenne de la zone euro, et le double de la Suisse.

Sur le plan sociétal aussi, les mesures s’enchaînent. Pedro Sánchez légifère sur la mémoire franquiste, en permettant notamment aux descendants d’exilés d’acquérir la nationalité espagnole, mais aussi sur la fin de vie, les violences faites aux femmes, ou encore la transition écologique, avec l’annonce d’un investissement de 9 milliards d’euros.

Il procède également à la régularisation exceptionnelle de 500'000 sans-papiers en avril dernier, ce qui agite beaucoup les droites européennes, notamment française, celle-ci réclamant des contrôles aux frontières. En réalité, 90% de ces régularisations concernent des personnes venues d’Amérique latine, et ces permis de séjour ne permettent pas de travailler ailleurs qu’en Espagne.

Mais rien de tout cela n’explique l’aura du Premier ministre au niveau international. En réalité, c’est bien la guerre à Gaza, puis les coups de boutoir de Donald Trump au Moyen-Orient, qui lui ont permis d’enfiler le costume de leader socialiste.

Une diplomatie socialiste internationale

Sur ce plan-là, les décisions sont plus simples à prendre. Lorsqu’il dénonce un génocide commis à Gaza, lorsqu’il reconnaît la Palestine dès 2024, lorsqu’il refuse d’apporter son soutien aux Etats-Unis dans ses frappes contre l’Iran, Pedro Sánchez ne prend pas ses concitoyens de court. «La société espagnole, même à droite, est plutôt d’accord avec son positionnement», explique Juan José Dorado, journaliste correspondant espagnol, dans l’émission «28 Minutes» sur Arte.

La tradition anti-guerre de l’Espagne trouve ses racines dans le traumatisme du franquisme. Cela n’est cependant pas sans risque: Israël n’a plus d’ambassadeur à Madrid et Pedro Sánchez subit régulièrement les assauts verbaux de Donald Trump, qui l’appelle «Dirty Sanchez» et se plaint d’une attitude «hostile» de Madrid.

Mais ses prises de parole sont d’autant plus entendues qu’elles ne sont pas si communes. «Pedro Sánchez remet le progressisme au cœur du débat et il n’y a pas vraiment d’autre leader européen [pour le faire]», analyse, toujours sur Arte, le politologue spécialiste de l’Espagne Mathieu Petithomme. Les mouvements de gauche africains ou asiatiques, autrefois puissants, sont aujourd’hui nettement plus discrets.

«Où est la gauche mondiale? Très affaiblie en Europe. Il faut donc aller la chercher en Amérique latine, avec Lula au Brésil ou Claudia Scheinbaum, la présidente du Mexique. En s’associant avec ces pays, Sánchez essaie de faire une diplomatie socialiste internationale.» En avril dernier, d’ailleurs, le Premier ministre espagnol a organisé un sommet «en défense de la démocratie», mais surtout ouvertement anti-Trump, à Barcelone.

Pas de majorité, pas de budget

Et c’est efficace, en termes de popularité. «S’opposer à [Donald] Trump, [Elon] Musk et [Benyamin] Netanyahu est bien plus payant politiquement que de reconnaître l’impossibilité de faire adopter les budgets», pointe l’écrivain espagnol Daniel Gascon dans «Le Monde».

Car là est toute la difficulté pour Pedro Sánchez: s’il se distingue positivement sur la scène internationale, il n’en est pas de même en matière de politique intérieure. Pour ses détracteurs, les deux sont d’ailleurs liés. C’est précisément parce qu’il est affaibli et impopulaire en Espagne que le Premier ministre adopte des attitudes plus offensives à l’extérieur.

Depuis 2023, faute de majorité, il gouverne sans budget, utilisant à la fois les fonds européens et les leviers du fédéralisme (certains gros sujets, comme la santé et l’éducation, ne sont pas de son ressort mais de celui des régions). Même les résultats économiques sont en demi-teinte.

«La réalité, c’est qu’on a du mal à se loger en Espagne», note Juan José Dorado. Mathieu Petithomme abonde: «Les années de la crise économique sont loin derrière, le marché du travail est assez dynamique. Mais l’Espagne a des faiblesses structurelles: sa dépendance au tourisme, des emplois assez précaires et peu payés, un marché du travail très saisonnier. Il y a une problématique de bas salaire.»

Scandales en série

L’autre problématique qui freine l’ascension de Pedro Sánchez, ce sont les accusations de corruption, qui pleuvent sur nombre de ses proches. Sa femme, Begoña Gomez Fernandez, est accusée de détournement de fonds publics et vient d’être renvoyée en procès. Son frère, David Sánchez, a écopé de neuf ans d’interdiction d’exercice dans la fonction public après un traitement de faveur dans l’obtention d’un poste. Zapatero, son prédécesseur, est inculpé pour trafic d’influence, et son ancien bras droit vient d’être condamné à 24 ans de prison pour corruption.

La crise à Ceuta vient jeter un peu plus d’huile sur un feu déjà vif. Immédiatement, certains gouvernements, et notamment l’Italie de l’extrême-droitière Giorgia Meloni, ont poussé des cris d’orfraie, appelant à exclure l’Espagne de l’espace Schengen – une mesure aussi facile à invoquer qu’impossible à appliquer.

Vingt-deux des vingt-sept Etats membres de l’Union européenne ont envoyé une lettre à l’exécutif européen pour faire part de leurs inquiétudes. Furieux, Pedro Sánchez a répliqué, lui aussi dans une missive ouverte, critiquant une attitude «motivée par les préjugés, les fausses informations, l'ignorance ou des intérêts politiques».

Don Quichotte

Pour mesurer l’ampleur de la division, il suffit de jeter un coup d'œil aux réseaux sociaux. D’un côté, des vidéos clippées avec Pedro Sánchez sous ses meilleurs profils. De l’autre, des détournements de lui en pyjama Hello Kitty, habillé avec une tenue traditionnelle marocaine comme pour dénoncer une supposée allégeance au pays du Maghreb, et des débats sans fin sur l’opportunité ou non, pour le Premier ministre, de choisir de publier sa playlist de l’été au beau milieu de la crise (spoiler: il recommande le dernier album de Charlie XCX).

Dans un paysage politique marqué par l’importance de Vox, parti d’extrême droite, et où il apparaît de plus en plus isolé, Pedro Sánchez ne doit sa survie qu’à l’impuissance de ses adversaires, à commencer par le PP, qui ne dispose pas de la force suffisante pour le renverser. A plusieurs reprises, il a promis de rester en poste jusqu’en 2027.

Souvent, il se compare à une grande figure de la littérature espagnole, Don Quichotte, pour sa propension à avancer à contre-courant. Attention, tout de même, à ne pas pousser trop loin la métaphore. A la fin du roman de Miguel de Cervantes, le chevalier errant rentre chez lui vaincu… et ne recouvre la raison qu’au crépuscule de son existence.

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