Jeu, sexe et cannibalisme
Armie Hammer, d’acteur chouchou à paria de Hollywood

Superstar des années 2010, l’Américain fait partie des rares célébrités dont la carrière a été brisée par des accusations de violences sexuelles. Mais est-ce définitif? Il fait son retour dans un film adoré par Elon Musk et interdit en Allemagne.
L'acteur Armie Hammer lors du Festival du film de Sundance, le 23 janvier 2017, à Park City, dans l'Utah.
Photo: KEYSTONE
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Lorsque le 16 juin dernier, le «Hollywood Reporter» publie une interview exclusive de l’acteur Armie Hammer, son nom est presque redevenu celui d’un inconnu. Cinq ans que celui qui a été révélé dans «The Social Network» de David Fincher avec le double rôle des jumeaux Winklevoss, puis confirmé en 2017 en étant l’amant de Timothée Chalamet dans «Call me by your name», a disparu de la circulation. 

L’étoile montante de Hollywood avant le Covid-19 n’apparaît plus nulle part, ni dans les médias mainstream ni dans les films. Il est «cancel» depuis la publication, en 2021, de messages qu’il aurait échangés avec ses maîtresses, et dans lesquels il confessait avoir des fantasmes cannibales. Ce qui fait d’abord beaucoup rire les réseaux sociaux vire, quelques mois plus tard, aux accusations de viol sordides. 

L’affaire Patrick Bruel l’a récemment rappelé: les hommes épinglés pour des violences sexistes et sexuelles dont les carrières artistiques pâtissent vraiment de ces scandales sont rares. Très rares, même. De Woody Allen à l’humoriste Ary Abittan, de Bertrand Cantat à Naps, même une condamnation (c’est le cas pour les deux derniers) n’empêche pas de remonter sur scène ou de continuer de faire des films. 

Il est donc d’autant plus surprenant de constater qu’un nom peut bel et bien être rayé de la liste des stars bankable, qui plus est celui d’un homme quasiment arrivé au sommet de sa gloire. Armie Hammer, lui, est l’exception qui confirme la règle. Mais pour combien de temps? Aujourd’hui, son retour se fait par la petite porte: celle d’un film extrêmement controversé, au point d’être interdit de diffusion en Allemagne, mais qui circule sous le manteau en ligne, poussé par des figures d’extrême droite.

L'ascencion

Pour mesurer l’ampleur de la chute, il faut réaliser la hauteur où se trouvait Armie Hammer avant de trébucher. Et donc revenir en arrière. En 2010, exactement, lorsque le cinéaste David Fincher décide de raconter sur grand écran l’histoire de la naissance de Facebook et de son créateur, Mark Zuckerberg. «The Social Network» n’est pas seulement un film acclamé, considéré encore aujourd’hui comme l’un des meilleurs de cette décennie, c’est aussi un révélateur de talents. Et aux côtés de Jesse Eisenberg, qui se taille la part du lion en geek revanchard et fourbe, un grand blond est très remarqué. 

Avec sa mâchoire carrée et ses grands yeux bleus, Armie Hammer correspond en tous points à l’idée que l’Amérique se fait de l’homme parfait – il incarne d’ailleurs dans le film deux jumeaux brillants, étudiants à Harvard et champions d’aviron pour les Etats-Unis, qui finiront par accuser Mark Zuckerberg de leur avoir volé l’idée originelle de Facebook.

C’est un beau rôle, mais un second quand même, et Armie Hammer mettra sept ans à prendre toute la lumière avec «Call me by your name», romance gay sous le soleil italien signée Luca Guadagnino. Entre les deux, des projets prestigieux sur le papier mais qui ne rencontrent jamais vraiment le succès espéré – voire mérité. «J. Edgar» lui permet de donner la réplique à Leonardo DiCaprio, mais c’est loin d’être le chef d'œuvre de Clint Eastwood. 

Johnny Depp et Armie Hammer, dans le film «The Lone Ranger».
Photo: KEYSTONE

«The Lone Ranger», avec Johnny Depp et devant la caméra de Gore Verbinski, ne rencontrera pas l’écho de «Pirate des Caraïbes». Surtout, «The Man from U.N.C.L.E.», film d’action charmant et intelligent de Guy Ritchie, est injustement mésestimé à sa sortie, en 2015. Et lorsque Armie Hammer est pressenti pour reprendre le rôle de Batman au cinéma, le projet est abandonné.

«Le costume de la star parfaite»

L’Américain, qui a décidé d’être acteur enfant en regardant «Maman j’ai raté l’avion», puis écumé les castings dès l’âge de 13 ans, a toujours eu un objectif: faire comprendre qu’il n’est pas qu’un physique qui le restreindrait aux films d’action, aux comédies romantiques ou aux rôles de gosse de riche. Ce rôle, c’est celui qu’il tient dans quelques épisodes de «Gossip Girl», dans «The Social Network», mais aussi… dans la vraie vie. 

Héritier d’un magnat du pétrole russe, Armie Hammer est né dans la soie et, sous couvert d’être un bosseur, s’est souvent comporté en dilettante, abandonnant ses études à UCLA au bout de deux mois. Pendant des années, il travaille son story-telling, affirmant notamment que ses parents ont cherché à le déshériter lorsqu’il a voulu être acteur, et répétant à qui veut bien l’entendre qu’il a passé son enfance sur les îles Caïmans pieds nus.

Est-ce un rôle de composition? Nul ne sait mais, quoi qu’il en soit, cela fonctionne. L’homme cite l’écrivain Kurt Vonnegut en interview, encourage les hommes à suivre des thérapies, porte des pin’s en faveur des droits des femmes après la vague #MeToo, tweete beaucoup sur tout un tas de sujets (Black Lives Matter, la santé mentale…) et chante les louanges d’une vie de famille avec l’animatrice télé Elizabeth Chambers, épousée alors qu’il n’a que 24 ans. «Call me by your name» ne lui vaut pas qu’une nomination aux Golden Globes dans la catégorie meilleur acteur dans un second rôle. Cela lui donne l’occasion de prouver qu’il sait tout faire.

Armie Hammer l'actrice américaine Elizabeth Chambers en Californie, le 4 novembre 2017.
Photo: KEYSTONE

Mais plus encore que son talent d’acteur, c’est son aisance sur tous les terrains que tout le monde admire. Sur Instagram, il devient le spécialiste des vidéos un peu ridicules mais toujours cools de lui dans le rôle de super-papa. En interview, il est toujours à l’aise et jamais avare de petites blagues. «Il est dans le costume de la star de cinéma parfaite», résume Ryan Bailey, l’un de ses anciens camarades de classe, dans le documentaire sériel «House of Hammer». Mais un costume, cela finit toujours par s’enlever ou se déchirer.

«100% cannibale»

Le premier coup de canif vient en juillet 2020. Après un confinement sur les îles Caïmans, où se trouve toujours le père de Armie Hammer, Elizabeth Chambers demande le divorce. Selon une enquête de «Vanity Fair», c’est une énième infidélité de son mari qui la décide à le faire. Car sous le vernis du parfait père de famille et de l’acteur à succès, le comédien boit, se drogue et enchaîne les aventures. 

Il l’admet lui-même dans une interview avec Piers Morgan l’année dernière, au cours de laquelle il confesse avoir eu plus d’une centaine de maîtresses: «J’étais accro à la fuite, à tout ce qui aurait pu me permettre de sortir de moi-même.» Parmi ces aventures, on compte notamment Effie Angelova, de dix ans sa cadette.

C’est cette même Effie qui, en janvier 2021, révèle publiquement plusieurs messages que lui aurait envoyés l’acteur. Sur un compte Instagram, des enregistrements et des textos dévoilent les fantasmes les plus secrets de Armie Hammer. Il affirme être «100% cannibale», explique vouloir «manger des morceaux» de ses conquêtes, parle également de boire leur sang. Dans les commentaires des publications, on s’interroge: s’agit-il simplement de kink un peu spécifiques, comme tant de gens en éprouvent, ou de quelque chose de malsain? 

Les réponses sous pseudo, mais avec des détails très précis, fusent: «Les kink n’incluent pas des fantasmes de meurtre, des jeux dangereux avec des couteaux (comme placer des couteaux entre tes jambes en faisant l’amour) ou des fantasmes de cannibalisme.» Auprès du média people «Page Six», Courtney Vucekovic, une ancienne compagne de Armie Hammer, raconte que le comédien voulait lui «casser des côtes», «les passer au barbecue et les manger». 

Opéaration «cancel»

Les réseaux sociaux s’enflamment, d’abord pour rire et fabriquer des vidéos du comédien qui danse sur la chanson «Cannibal», de Kesha. Mais au mois de mars, les choses prennent une autre tournure et ce qui semblait affleurer des messages dévoilés, c’est-à-dire des relations de domination où les deux parties ne sont pas consentantes, se confirme avec une plainte déposée par Effie Angelova. 

Lors d’une conférence de presse, celle-ci accuse Armie Hammer de viol et de violences, affirmant qu’il lui a «frappé la tête contre un mur». Toutes les femmes qui ont parlé, anonymement ou non, décrivent des «abus psychologiques» en plus d’actes violents.

S’il nie en bloc tout ce qui lui est reproché, l’acteur se retire de lui-même d’un projet de comédie romantique avec Jennifer Lopez. Son agence le lâche, son agenda se libère. Hollywood lui tourne le dos tant et si bien qu’en une nuit, l’acteur déménage son manoir de Los Angeles pour s’exiler, d’abord sur les canapés des rares amis qui lui restent fidèles, puis aux îles Caïmans au chevet de son père mourant. 

La suite, c’est lui qui la raconte, cinq ans plus tard, dans les colonnes du «Hollywood Reporter»: il abandonne jusqu’à son smartphone, sur lequel on le harcèle, pour acheter un téléphone à puce dans une station service, se met au bouddhisme et coupe tous les réseaux sociaux.

Un comeback?

Mais même lorsqu’il touche le fond, Armie Hammer n’oublie jamais que l’art du récit est primordial. D’autant que la justice américaine, après plus d’un an d’enquête, refuse d’engager des poursuites pour viol, faute de preuves. Invité chez Piers Morgan en 2025, le comédien déroule sans problème son narratif préféré: celui d’un homme qui souffre du syndrôme de l’imposteur et qui, précisément parce qu’il a tout ce dont on peut rêver, sombre. 

Contrit sur le sujet de l’infidélité – tout en assurant qu’il est un excellent co-parent qui préserve ses enfants –, il dresse le portrait d’Effie Angelova comme d’une femme vengeresse, intense et déterminée à lui nuire, tandis que lui fait montre d’une résilience impeccable.

C’est la même année qu’Uwe Boll lui envoie un email pour lui proposer un rôle dans son prochain film, «Citizen Vigilante». Le cinéaste allemand a des arguments à faire valoir: il a la réputation d’être «le pire réalisateur du monde». «J’ai pleuré [en recevant le scénario]», raconte Armie Hammer au «Hollywood Reporter». «Je voulais simplement retravailler. J’aurais pu faire une publicité pour des croquettes pour chat.» 

A la place, il choisit de jouer le rôle d’un riche Américain investi d’une mission de justicier dans un pays étranger, européen mais non identifié (le film a été tourné à Zagreb, en Croatie). Le sous-texte du film est évident: le «vigilanti» du titre s’en prend aux migrants qui violent et tuent des femmes blanches sans jamais être inquiétés par une justice corrompue. 

Au-delà de son aspect nanardesque (citons un massacre sur fond de bossa nova, un montage qui défie toutes les lois de la logique et une histoire à dormir debout), le film est si violemment raciste que l’organisme chargé, en Allemagne, de décider de sa classification, a refusé de se prononcer pour incitation à la haine, l’empêchant de facto de sortir en salles. En Amérique du Nord, il est disponible en VOD. Mais, surtout, promu par Elon Musk sur X, qui l’a mis en ligne gratuitement sur son réseau social.

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En Allemagne, la patronne du parti d’extrême droite AfD s’amuse à faire des montages avec l’affiche. Et en tournée promotion, Armie Hammer apparaît comme il y a dix ans: plein de fougue et d’assurance. Interviewé (complaisamment) par le média «Collider», il enchaîne les anecdotes rigolotes sur le tournage, défend bec et ongle le propos ultra-populiste du film («Qui dans la salle n’a jamais rêvé de se faire justice lui-même?») et ne cache pas son envie de revenir sur le devant de la scène. Interrogé sur l’émotion la plus difficile à feindre pour lui, il répond du tac au tac: «la patience.»

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