Rumeurs sur les réseaux sociaux
Des algorithmes et des mafias ont-ils orchestré la crise à Ceuta?

Une fausse rumeur diffusée sur les réseaux sociaux en juillet a conduit 72'000 migrants marocains à tenter d'entrer illégalement à Ceuta, causant 89 morts. Une enquête pointe une opération délibérée.
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Propagée par des réseaux sociaux, une rumeur a provoqué un afflux massif de migrants à Ceuta.
Photo: KEYSTONE
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AFP Agence France-Presse

«La frontière à Ceuta est ouverte»: cette rumeur s'est propagée comme une traînée de poudre fin juillet sur les réseaux sociaux et a poussé quelque 72'000 migrants venus du Maroc à tenter de forcer l'entrée, parfois au risque de leur vie, de l'enclave espagnole. Cette fausse information faisait référence à une récente décision du Tribunal suprême espagnol à Madrid disposant que le renvoi immédiat d'un migrant ne s'appliquerait pas aux personnes arrivées par la mer.

Face à l'afflux inédit de migrants, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez avait pour sa part dénoncé une rumeur lancée «par les mafias de trafiquants d'êtres humains», avec une interprétation malhonnête de cette décision de justice.

Au total, 72'000 migrants sont entrés illégalement en quelques jours fin juillet dans l'enclave espagnole de Ceuta, un chiffre record en si peu de temps, dont 70'000, sont déjà rentrés au Maroc, selon le ministère de l'Intérieur à Madrid.

Près de 90 morts

Au moins 78 personnes sont mortes, principalement par noyade, selon un dernier bilan de la préfecture de Ceuta. Sur le versant marocain de la frontière, les autorités à Rabat ont indiqué que 11 personnes avaient perdu la vie. D'après un rapport publié par Chema Gil, un analyste en sécurité et chercheur à l'université de Murcie, une campagne en ligne qui a enregistré «11 millions de vues» est à la source de cette crise migratoire sans précédent dans l'histoire récente de Ceuta.

Partant du postulat que les migrants ne seraient plus renvoyés en Afrique une fois arrivés à Ceuta par la mer, des messages «ont été diffusés par des comptes non identifiables et pratiquement sans interactions, ce qui soulève des interrogations sur le possible recours à des algorithmes de diffusion massive» (bots), abonde en ce sens Mohamed Benaissa, président de l'ONG marocaine Observatoire du Nord des Droits Humains (ONDH).

Qui a allumé la mèche?

En parallèle, une enquête de renseignement en sources ouvertes (OSINT) menée par l'entreprise Golden Owl a conclu «avec un niveau de confiance élevé» que cette arrivée massive était «une opération organisée délibérément». «Il y avait des indices (sur les réseaux sociaux) que cela allait se produire», assure à l'AFP Marcelino Madrigal, expert en réseaux et en sécurité.

Selon lui, «les rumeurs, messages et groupes qui ont été à l'origine de cette crise» sont apparus principalement sur Facebook et WhatsApp, tout en admettant qu'il était impossible, en l'état et avec si peu de recul, de déterminer «qui ou quoi a allumé la mèche». La décision du Tribunal suprême à Madrid n'implique pas, de jure, que la frontière ait été «ouverte» aux arrivées par voie maritime, ont par ailleurs confirmé à l'AFP les avocats Antonio Benítez Ostos et Antonio Jesús Pérez.

Le texte précise que le refus à la frontière ne peut pas être appliqué aux personnes «interceptées en haute mer», puisqu'elles ne franchissent pas «une infrastructure (physique) de contrôle à la frontière», et que donc, dans ce cas précis, une autre procédure de refoulement sur les étrangers doit être appliquée. «L'individu peut (donc) tout de même être renvoyé: c'est simplement que cette procédure exige des garanties minimales», résume Laura María Medina Ferreras, avocate experte en droits humains.

«Cela n'est pas terminé»

Après la crise de la semaine dernière, les autorités espagnoles ont d'ailleurs installé des bouées flottantes sur plusieurs centaines de mètres en mer à la frontière entre Ceuta et le Maroc, ce qui pourrait désormais «juridiquement» permettre le refus à l'entrée sur le territoire espagnol de migrants qui viendraient par la mer Méditerranée, analysent les avocats Benítez et Pérez.

«Tout cela n'est pas encore terminé», avertit Marcelino Madrigal, à l'évocation de nouvelles publications sur les réseaux sociaux qui annoncent de nouvelles potentielles arrivées massives en août. L'expert pointe directement du doigt le rôle des plateformes qui n'ont, selon lui, pas démenti les fausses informations sur le sujet, ni supprimé ces publications erronées.

De quoi lui faire considérer qu'il est «très probable» qu'une autre crise migratoire de ce genre se reproduise, à Ceuta ou «ailleurs dans le monde». La crise de fin juillet n'était d'ailleurs pas la première fois que les réseaux sociaux avaient joué un rôle de catalyseur en encourageant des migrants à tenter de se rendre illégalement à Ceuta depuis le Maroc. En 2024, un cas similaire s'était produit et plus de 150 personnes avaient été poursuivies par la justice marocaine pour incitation à l'immigration clandestine.

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