La crainte d'une nouvelle «Marche verte» grandit
Comment le Maroc pourrait s'emparer de l'enclave espagnole de Ceuta sans tirer un seul coup de feu

Une crise migratoire secoue Ceuta. L'enclave espagnole pourrait bientôt devenir le théâtre d'un nouveau bras de fer géopolitique. Car le Maroc dispose d'un levier de pression susceptible de se révéler bien plus efficace que n'importe quelle menace militaire.
L'inquiétude grandit à Madrid: le Premier ministre Pedro Sánchez devra-t-il bientôt contrer la prochaine manœuvre du Maroc?
Photo: IMAGO/Anadolu Agency / Blick
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Chiara Schlenz

La semaine dernière, près de 72'000 personnes ont tenté de franchir la frontière extérieure de l'Union européenne à Ceuta, l'enclave espagnole située sur la côte marocaine. A Madrid, toutefois, l'inquiétude dépasse désormais la seule question migratoire. Une crainte grandit: et si cette pression n'était que le prélude à un nouveau conflit avec le Maroc?

Le précédent de 2021 reste dans toutes les mémoires. Cette année-là, le Maroc avait assoupli les contrôles à la frontière, permettant à près de 8000 migrants de rejoindre Ceuta en quelques heures. Si la crise avait été rapidement désamorcée, elle avait démontré que la migration pouvait être utilisée comme un levier de pression politique.

Aujourd'hui, le contexte a changé. Plus influent que jamais sur la scène diplomatique, le Maroc fait craindre à Madrid qu'il ne défende désormais de manière beaucoup plus offensive ses revendications, vieilles de plusieurs décennies, sur les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla.

La frontière la plus vulnérable d'Europe

Avant même son retour à la Maison Blanche, Donald Trump avait offert au Maroc une victoire diplomatique majeure. Lors de son premier mandat, Washington avait reconnu les revendications de Rabat sur le Sahara occidental, un territoire disputé qui était une colonie espagnole jusqu'en 1975.

La semaine dernière, alors que des dizaines de milliers de Marocains arrivaient à Ceuta, Donald Trump a réaffirmé son soutien à cette position. Les Etats-Unis ne sont toutefois plus les seuls à se rapprocher de Rabat. La France soutient désormais le plan d'autonomie marocain pour le Sahara occidental, tandis que l'Espagne a adopté la même ligne en 2022.

Pour le roi Mohammed VI, cette évolution confirme qu'une pression politique exercée sur le long terme peut faire évoluer les positions de la communauté internationale. Aucun plan explicite n'a toutefois été rendu public à ce jour.

La leçon de la «Marche verte»

Avant tout, une comparaison historique revient de plus en plus souvent en Espagne: celle de la «Marche verte». En 1975, le roi Hassan II (1929-1999) avait envoyé environ 350'000 Marocains non armés dans ce qui était alors le Sahara espagnol. Cette démonstration de force civile avait exercé une telle pression sur Madrid que l'Espagne avait fini par se retirer de sa colonie. Au Maroc, la «Marche verte» reste le mythe fondateur du royaume moderne. Elle est aussi considérée comme la preuve que des objectifs politiques et des revendications territoriales peuvent être imposés par la pression populaire, sans recours à la force militaire.

C'est précisément ce précédent qui alimente aujourd'hui les inquiétudes en Espagne. L'historien José Luis Rodríguez Jiménez décrit pour le média américain «Politico» la situation actuelle comme une possible «répétition générale» avant une future offensive de Rabat. Selon lui et d'autres experts, le Maroc pourrait miser sur une stratégie hybride, en utilisant les flux migratoires, les provocations à la frontière ou encore la mobilisation de civils pour accroître progressivement le coût politique du maintien du contrôle espagnol sur Ceuta et Melilla.

A mesure que la pression s'accentuerait sur la frontière sud de l'Espagne et de l'Europe, la défense du statu quo deviendrait plus coûteuse. Dans le même temps, Rabat pourrait progressivement faire accepter sur la scène internationale ses revendications territoriales vieilles de plusieurs décennies.

L'Europe est face à un dilemme

A cela s'ajoute une autre difficulté. Si Ceuta et Melilla appartiennent bien à l'Union européenne, les deux enclaves se trouvent sur le continent africain. Ceuta constitue même l'unique frontière terrestre entre l'UE et l'Afrique, ce qui en fait un point névralgique de la politique migratoire européenne.

Reste une grande inconnue: une attaque hybride mêlant pression migratoire et provocations à la frontière suffirait-elle à déclencher la clause de défense collective de l'OTAN? Sur le plan politique, la réponse est loin d'être évidente. Et c'est précisément cette zone grise qui joue en faveur du Maroc.

L'immigration comme moyen de pression

Et l'Europe est directement concernée. Ces dernières années, l'UE a fait du Maroc l'un de ses principaux partenaires en matière de politique migratoire. Rabat contrôle une grande partie de la route de la Méditerranée occidentale, ce qui confère aujourd'hui au royaume une influence politique considérable. Sans cette coopération, la pression migratoire aux frontières méridionales de l'Europe pourrait s'intensifier très rapidement.

Si un nouveau mouvement migratoire de grande ampleur devait se produire via Ceuta ou Melilla, l'expérience montre que les itinéraires des réfugiés à travers l'Europe s'en trouveraient également modifiés. Une partie des migrants poursuivrait ensuite sa route vers l'Europe centrale, et donc aussi vers la Suisse.

Ceuta est ainsi bien plus qu'une simple crise frontalière. Cette petite enclave pourrait constituer le premier test de la capacité de l'Europe à protéger ses frontières extérieures, non seulement face à la migration, mais aussi face aux Etats qui utilisent celle-ci comme une arme.

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