Sur la scène de Paléo ce samedi
Katy Perry, une usine à tubes devenue machine à polémiques

La pop star incontestée des années 2010 est attendue ce samedi soir sur la grande scène de Paléo. Malgré une aura populaire indéniable, la chanteuse croule depuis deux ans sous les polémiques aussi bien artistiques que personnelles.
Katy Perry, performeuse de tous les records, adepte des scénographies grandioses depuis presque 20 ans.
Photo: Getty Images
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Margaux BaralonJournaliste Blick

La plaine de l’Asse, qui vibre depuis mardi au rythme du Paléo, s’apprête à franchir encore un cap ce samedi soir, avec l’accueil sur sa grande scène de la star internationale la plus connue de sa programmation. Katy Perry, performeuse de tous les records, adepte des scénographies grandioses depuis presque 20 ans, promet un nouveau show XXL. Et trouve enfin une scène à sa mesure. Car si personne n’est surpris de voir l’artiste à un festival tel que celui-ci (rappelons que Bob Dylan ou Lenny Kravitz y ont fait un tour), Katy Perry y arrive après des événements de taille bien plus modeste. Qui aurait ainsi pu imaginer, il y a quelques années, que l’interprète de «I Kissed a girl», habituée à remplir des stades immenses, s’arrête à Brive, en plein centre de la France? Son étape à Nancy, dans l’est du pays, était elle aussi si inattendue que les lecteurs du journal local, «L’Est Républicain», ont cru à un canular.

Onze ans après avoir donné le plus grand concert du monde, celui de la mi-temps du Super Bowl, voilà Katy Perry revenue à des dimensions plus terriennes. Et c’est moins une question de volonté qu’une nécessité. La superstar de la pop des années 2010, qui a imposé non seulement une musique mais un style et un univers, est aujourd’hui rattrapée par des polémiques. Son dernier album, «143», sorti en 2024, s’est fait fusiller par la critique, avant que ce soit le tour de sa personne, jusqu’à, aujourd’hui, des accusations de violences sexuelles. Autant de grains de sable qui font toussoter la machine à tubes. Et si Katy Perry était devenue ringarde?

Une démesure «ridiculement sublime»

Personne n’aurait osé imaginer poser cette question en 2014. Cette année-là, Katy Perry entame une nouvelle tournée pour accompagner son 4e album, «Prism», sorti l’année précédente. Un show comme seuls les Américains savent en faire et qui, s’il paraît aujourd’hui presque normal au vu des performances de Beyoncé ou Taylor Swift sur scène, est à l’époque complètement inédit. «Cela ne ressemble à rien de ce que j’ai pu voir jusqu’ici», raconte la chanteuse à «Entertainment Weekly» avant le début de la tournée. «C’est différent, c’est frais et tout se fait au milieu du public.»

Des lasers partout, des écrans LED, des costumes qui changent en permanence, des guitaristes qui flottent dans les airs et dont les instruments crachent du feu, des tableaux autour de l’Egypte ancienne ou d’une parodie de la comédie musicale Cats: le «New York Times» y voit une démesure «ridiculement sublime» qui préfigure la prestation de Katy Perry l’année suivante sur la scène du Super Bowl. Perchée sur une espèce de félin géant, en robe colorée entourée de requins – dont un, pas en rythme, passé à la postérité pour sa chorégraphie aléatoire – ou voguant sur une nacelle dans les airs, la chanteuse est l’incarnation de l’artiste performeuse, capable de déplacer des foules, et qui voit toujours plus grand.

Une pin-up sortie d’un cartoon

C’est que Katy Perry n’a jamais misé uniquement sur sa musique. Son premier succès est certes l'œuvre conjointe de deux producteurs surdoués, Dr. Luke et Max Martin. En 2008, le single «I Kissed a girl», avec son refrain accrocheur et ses paroles (gentiment) provocatrices, casse la baraque et devient un hymne pop. Il sera suivi immédiatement par «Hot n cold», autre titre issu du 2e album de l’artiste, «One of the boys», puis de dizaines d’autres, faisant de Katy Perry la première femme à classer cinq chansons d’un même album numéro un aux Etats-Unis (pour «Teenage Dream», en 2010). Mais ce qui séduit immédiatement les foules, c’est aussi un univers qui ne ressemble à aucun autre.

Katy Perry s'est produite pendant la mi-temps du Super Bowl XLIX de la NFL en 2015.
Photo: KEYSTONE

Alors que Katy Perry explique que les producteurs tentent, au départ, de la couler dans le moule d’autres chanteuses, d’Avril Lavigne à Kelly Clarkson, elle affirme son côté ultra-pop et acidulé, avec des micros à strass, des perruques bleues, des chats, des cupcakes et des tubes de rouge à lèvres. Moitié pin-up des années 1940, moitié poupée au regard écarquillé, Katy Perry est la «cute girl», la fille mignonne, «avec ses cils interminables et des talons de 15 cm aux pieds du matin au soir», raconte Ty Bulmer, chanteuse du groupe NYPC qui fait ses premières parties, dans le documentaire «Katy Perry: getting intimate» (sorti en 2014). Aux yeux du «New York Times», elle incarne «l’insouciance sage», tout droit sortie d’un cartoon. Les critiques saluent sa légèreté jusque dans ses paroles, inoffensives sous le vernis de la confession.

«L’Eglise, c’était sa vie»

En réalité, Katy Perry est exactement à mi-chemin entre ses origines et ce que la pop produit d’artistes féminines ultra-sexualisées – dont l’aboutissement pourrait être, aujourd’hui, une Sabrina Carpenter. Née à Santa Barbara, en Californie, elle grandit à des kilomètres des aventures bisexuelles qui peuplent ses chansons, «dans un environnement très fermé, très répressif», explique-t-elle dans «Katy Perry: getting intimate». Après avoir été de parfaits hippies, Keith Hudson, qui prenait régulièrement du LSD, et Mary Hudson, qui a fréquenté Jimi Hendrix, prennent quasiment en même temps un virage à 180°. Lui devient pasteur après avoir vu des versets de la Bible s’afficher dans le ciel – l’histoire ne dit pas si du LSD était impliqué dans cette affaire – et elle le rejoint après une reconversion en journalisme qui l’a menée en reportage dans sa paroisse pentecôtiste. Ultra-religieux, les parents de Katy Perry lui interdisent la télévision. «Les histoires du soir, c’était la Bible. L’Eglise, c’était sa vie», résume Alice Hudson, biographe de la chanteuse, toujours dans le documentaire.

Au départ d’ailleurs, Katy Perry se lance dans le gospel. Lancé en 2001, son premier album, qui porte son vrai nom («Katy Hudson»), ne se vend qu’à 200 exemplaires, avant que le label qui le produit ne mette la clef sous la porte. Signe du destin ou de Dieu lui-même? Dans tous les cas, la chanteuse bifurque vers la musique profane, galère pendant des années, reléguée au rang de choriste. Avant de signer chez Capitol Records en 2007. De sa première vie, il ne reste qu’un tatouage, «Jesus», sur son poignet gauche, et un goût prononcé pour la spiritualité qui s’exprime de façon éclectique: goût pour la méditation et mariage hindou au Rajasthan en 2010 avec l’humoriste et comédien Russell Brand.

La réinvention ratée

Si tous les artistes savent qu’il faut se réinventer pour durer, certains choisissent moins que d’autres à quel moment le faire. Larguée par message par Russell Brand après 13 mois de mariage, embarquée par la suite dans une vie sentimentale faite de relations douloureuses, Katy Perry connaît la dépression et décide, en 2017, de faire table rase des années pop et sucrées. Sensiblement plus sombre, son album «Witness» s’accompagne d’une communication loin des perruques et des shows à paillettes: la chanteuse participe à une télé-réalité dans laquelle elle est filmée pendant 96 heures, séances de thérapie comprises. Mais elle s’affirme aussi comme une militante engagée, résolument pour le camp démocrate et les droits des personnes LGBT+, déterminée à proposer, selon ses propres termes, de la pop «réfléchie». Or, «Witness» ne tient pas ses promesses. Les paroles sont assassinées par la critique, notamment britannique (comme ici chez «GQ»), et un duo avec le groupe Migos, alors épinglé pour avoir tenu des propos homophobes, fait polémique.

Katy Perry a vécu un mariage express et rocambolesque avec Russell Brand.
Photo: IMAGO/Avalon.red

A bien y regarder, la sortie de «Witness» marque sûrement la fin de l’ultra-popularité de Katy Perry. Ses albums suivants reçoivent aussi des critiques mitigées et il ne lui reste guère que les concerts, durant lesquels elle interprète ses hits d’antan, pour surfer sur le succès. Ce n’est rien, cependant, par rapport à ce qui attend la sortie de «143» en 2024. Son premier single, «Woman’s World», «défie tout sens du bon goût», s’indigne le site spécialisé Pitchfork, et «sonne comme si son autrice s’était fait expliquer le féminisme par un demi-page de résultats Google».

Un message brouillé

Pour mettre toutes ses chances de son côté, Katy Perry avait pourtant décidé de revenir avec Dr. Luke, son premier producteur. Qui, entretemps, a été accusé de viol par la chanteuse Kesha. «Le message d’empouvoirement [de son single] sonne faux simplement à cause de cela», pointe Pitchfork. «C’est complètement tordu, à défaut d’être surprenant.» Et surtout, ce n’est pas terminé.

En avril dernier, l’actrice australienne Ruby Rose (vue notamment dans la série «Orange is the new black») accuse la chanteuse d’agression sexuelle dans un bar. Katy Perry nie, mais Internet n’oubliant jamais rien, les réseaux sociaux se chargent d’exhumer une vidéo d’elle embrassant par surprise un jeune homme de 19 ans, candidat de l’émission «American Idol» dont elle est l’une des jurées. Mais aussi des captations de concerts lors desquels elle fait la même chose avec de (très) jeunes fans. La chanteuse de la sexualité décomplexée, de la libération des femmes, du féminisme pop mais féminisme tout de même, apparaît en complet décalage avec son époque. Et pas uniquement sur le féminisme.

Car début 2025, Katy Perry perd pied sur un tout autre terrain. Blue Origin, la firme aérospatiale de Jeff Bezos, patron controversé d’Amazon, envoie six femmes dans l’espace pendant 11 minutes, dont Lauren Sanchez, l’épouse du patron, et Katy Perry. Visiblement ravie, la chanteuse embrasse la terre ferme après avoir émis 15 tonnes de CO2 (soit un peu plus que les émissions d’un Suisse pendant un an) et appelle à protéger la planète. «Elle a fait un petit saut dans l’espace, en chantant pour l’équipage, et cela a été présenté comme une sorte d’accomplissement féministe, alors qu’il s’agissait d’une énorme publicité pour Jeff Bezos qui pille l’environnement et offre un trajet aux riches ayant envie de quitter la Terre le plus vite possible», résume impeccablement l’éditorialiste Jessie Stephens dans le podcast «Mamamia’s Out Loud».

Katy Perry a pris part à la mission controversée d'Amazon dans l'espace.
Photo: AFP

Ce samedi soir, Katy Perry aura bien les deux pieds au sol. Du moins au début d’un show qui s’annonce gigantesque et devrait réserver son lot de nacelles flottantes, très appréciées par la chanteuse. Et nul doute que «Firework» ou «Last Friday Night» feront encore et toujours vibrer les dizaines de milliers de personnes attendues devant la grande scène de Paléo. Peut-être même les festivaliers suisses auront-ils la surprise d’apercevoir dans le public Justin Trudeau, ancien Premier ministre canadien, qui forme avec l’artiste le couple le plus improbable de l’année, et l’accompagne jusqu’à Brive et Nancy.

Mais il faudra plus pour faire oublier que la carrière de Katy Perry s’étiole. Au point que les jeunes fans de Charli XCX, Sabrina Carpenter ou Chappell Roan, la relève de la pop aujourd’hui, ont sûrement du mal à imaginer ce qu’a pu représenter la popstar il y a 15 ans. Lorsqu’elle gagnait plus d’argent que Taylor Swift et innovait sans cesse sur scène. Depuis le tout début de sa carrière, Katy Perry cite toujours son modèle de réussite ultime: Madonna. A 67 ans, cette dernière s’apprête à sortir un nouvel album et vient de se produire à la mi-temps de la finale de la Coupe du monde. Gageons que comme son idole, Katy Perry n’a peut-être pas dit son dernier mot.

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