Nora fait partie des 360'000 travailleurs pauvres suisses
«Je travaille sept jours par semaine, c’est un combat quotidien»

En Suisse, quelques 360'000 personnes vivent dans la pauvreté malgré un emploi, selon Caritas. A Zurich, Nora*, mère de trois enfants, cumule sept emplois mais peine à joindre les deux bouts. Elle raconte un quotidien marqué par les difficultés financières.
Nora* travaille sept jours par semaine pour subvenir aux besoins de sa famille.
Photo: Raphaël Dupain
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Milena Kälin et Raphaël Dupain

Animatrice de groupes de jeux, guide de musée, professeure de natation, médiatrice culturelle, libraire, violoniste, autrice de livres pour enfants et mère. Nora* cumule toutes ses casquettes. Et pourtant, ses revenus peinent à faire vivre sa famille composée de cinq personnes.

Nora fait ainsi partie des 360'000 travailleurs pauvres que compte la Suisse. L’organisation d’aide Caritas inclut dans cette catégorie les personnes qui souffrent de pauvreté malgré un ou plusieurs emplois. Pour ces personnes, le risque de basculer complètement dans la précarité est particulièrement élevé.

«Je travaille sept jours sur sept. Chaque jour, j’exerce au moins un, voire deux emplois», explique Nora à Blick. Par peur de l’exclusion sociale, elle souhaite garder l'anonymat. Lors d'un bon mois, elle gagne environ 5000 francs bruts grâce à ses sept emplois différents, qu'elle exerce tous à de faibles taux d'activité. Mais cette mère de trois enfants doit compter chaque centime. «C’est un combat quotidien», affirme-t-elle.

Un budget fragile

Italienne d’origine, Nora vit en Suisse depuis 13 ans. Elle est titulaire d’un master en commissariat d’exposition de la Haute école des arts de Zurich, mais peine toutefois à concilier son activité professionnelle avec sa vie de famille. «Je veux pouvoir être présente pour mes enfants», explique Nora.

La mère de famille travaillant principalement les après-midis et le week-end, c'est son mari qui s’occupe des trois enfants. Arrivé en Suisse il y a six ans après avoir fui le Kurdistan occupé, il y travaille aujourd’hui comme assistant de classe et gagne environ 1800 francs par mois.

Au total, la famille dispose donc d'environ 6800 francs bruts par mois, mais seulement les mois où les revenus sont suffisants. En réalité, Nora gagne souvent nettement moins. «En septembre, je n’ai pu faire que deux visites guidées au musée, c’est très peu», explique-t-elle.

Une fois les impôts et autres déductions prélevés, il reste donc moins que ces 6800 francs bruts. Jusqu’à récemment, la famille devait vivre avec des revenus encore plus modestes, Nora ne pouvant pas travailler davantage en raison de ses enfants. Ce n’est que depuis peu qu’elle a pu augmenter son activité professionnelle. La famille ne perçoit aucune aide sociale.

Les primes d'assurance-maladie sont la principale source d’inquiétude de Nora. La famille bénéficie certes d'une rédaction de primes, mais elle doit tout de même débourser 780 francs par mois. Et les primes augmenteront encore davantage en 2027: dans le canton de Zurich, la hausse annoncée est de 5,8%.

En revanche, la famille est plutôt chanceuse en matière de logement. Elle vit dans un appartement de la ville de Zurich géré par une coopérative, pour lequel elle paie 1300 francs par mois. Mais l'espace est plutôt restreint: à cinq, la famille se partage un logement d'à peine 70 mètres carrés.

«
Wenn jemand von uns einen medizinischen Notfall hat, können wir das nicht bezahlen.
Nora S.*
»

Le budget familial est très serré. «Si l’un de nous devait avoir besoin de soins médicaux en urgence, nous ne pourrions pas les payer», s’inquiète Nora. Pour la famille, les vacances se résument à rendre visite à des proches en Italie. Et Nora ne peut mettre un peu d'argent de côté qu'au prix de gros sacrifices.

Un projet professionnel difficile à financer

Nora rêve de travailler comme pédagogue au sein des écoles Montessori. Elle a presque achevé la formation nécessaire, qui comprend notamment un apprentissage d’assistante socio-éducative. Mais pour pouvoir travailler dans des jardins d’enfants, des crèches et des écoles Montessori, il lui reste toutefois à obtenir le niveau C2 en allemand. «J'espère bientôt y parvenir. Mais la formation représente un coût de 2000 francs», explique-t-elle.

Pour son emploi de rêve, Nora* met encore de l’argent de côté pour l’examen d’allemand.
Photo: Raphaël Dupain

Elle espère désormais réunir cette somme grâce à ses différents emplois. Mais cela n'est pas si simple: «Si je travaillais à 100% dans la garde d’enfants, je gagnerais moins. Et qui s’occuperait alors de mes enfants?», s'interroge la mère de famille.

Elle veut pouvoir offrir à ses enfants une vie sans soucis financiers. Les deux filles aînées, nées d'un premier mariage, jouent chacune d’un instrument et pratiquent du sport. Elles peuvent percevoir que leur famille a moins de moyens que d'autres. «Lorsque nous allons exceptionnellement au restaurant, elles me demandent: Maman, est-ce qu'on peut se le permettre?», raconte Nora.

820'000 personnes touchées par la précarité

Le cas de cette famille est loin d’être isolé. «Je vois beaucoup de personnes qui travaillent énormément, mais à qui il ne reste presque plus rien à la fin du mois», regrette Nora. Selon les derniers chiffres de Caritas, en Suisse, 360'000 personnes ne gagnent pas suffisamment pour subvenir à leurs besoins, malgré un taux d’activité élevé. Si l’on inclut leurs partenaires et leurs enfants, ce sont au total 820'000 personnes qui sont concernées.

Et le phénomène prend de l'ampleur. «Les ménages les plus pauvres consacrent pratiquement l’intégralité de leur revenu brut aux charges fixes et aux besoins essentiels. Ils disposent souvent d'aucune réserve pour faire face à des dépenses supplémentaires», explique Aline Masé, responsable du Secteur Etudes et politique à Caritas.

Reste que de nombreuses familles dans cette situation ne remplissent pas les conditions requises pour bénéficier de prestations complémentaires et ne reçoivent donc aucune aide. Elles bénéficient ainsi de bien moins de soutien financier que les personnes vivant officiellement sous le seuil de pauvreté.

Nora reste optimiste: «Nous vivons avec peu, mais nous sommes très satisfaits.» Depuis cet été, elle est officiellement suisse. Elle n’a pu obtenir la nationalité qu'à condition de ne pas bénéficier de l'aide sociale. «Récemment, j'ai voté pour la première fois. C'est une grande fierté pour moi.»

*Nom modifié

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