Une rectrice contre l'initiative de l'UDC
Une Suisse à 10 millions? «Cela ne résout aucun problème»

Luciana Vaccaro défend les intérêts des hautes écoles suisses. Elle met en garde: l'initiative à 10 millions de l'UDC menace la recherche de pointe et les hôpitaux du pays.
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Luciana Vaccaro est présidente de Swissuniversities, l'association faîtière des hautes écoles suisses.
Photo: Raphaël Dupain
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Raphael Rauch

Luciana Vaccaro, vous êtes présidente de Swissuniversities, l'association faîtière des universités et des hautes écoles suisses. Vous estimez que l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions» est dangereuse. Pour quelle raison?
L'initiative veut inscrire dans la Constitution un seuil de population rigide. Elle ne résout ainsi aucun problème, mais crée une énorme incertitude et du chaos. A partir de 9,5 millions, le Conseil fédéral devrait freiner massivement l'immigration, et à partir de 10 millions, il devrait même dénoncer des accords internationaux. C'est une intervention radicale qui nuirait énormément non seulement à l'économie suisse, mais aussi à la science. C'est la conclusion d'une expertise juridique que nous avons commandée. Sur cette base, nous avons pris position, ce qui est exceptionnel pour nous.

Cette expertise a été rédigée par une professeure fribourgeoise réputée très pro-européenne. Pourquoi n'avez-vous pas choisi une autre juriste?
Nous voulions la meilleure spécialiste du droit européen en Suisse et c'est la professeure Astrid Epiney. Qu'elle soit pour ou contre l'UE à titre privé n'est pas pertinent ici. Je suis physicienne et je ne décide pas si la Terre est plate ou non, je travaille en accord avec la science. Il en va de même pour cet avis juridique. Il expose, à l'aide de méthodes juridiques éprouvées, les conséquences que l'initiative aurait sur la formation, la recherche et l'innovation en Suisse.

Concrètement, en quoi la recherche serait-elle touchée si le texte de l’UDC était accepté?
L'initiative menace de déclencher ce que l'on appelle la clause guillotine et remettrait en cause nos accords avec l’UE. Si nous atteignons le seuil des 10 millions et que nous devons résilier des accords liés à des personnes, nous risquons à nouveau d'être exclus d'Horizon Europe, d'Erasmus+, de Digital Europe ou d'Euratom, c'est-à-dire des principaux programmes de recherche mondiaux. Ce serait dévastateur.

Dans quelle mesure?
Les universités et hautes écoles suisses font partie des meilleures du monde. Nous n'y parvenons que parce que nous attirons les meilleurs chercheurs et que nous développons des partenariats internationaux. Environ la moitié des professeurs de nos universités et un tiers de nos hautes écoles spécialisées viennent de l'étranger. Deux tiers des projets de la recherche de pointe suisse ont un ancrage international.

Israël est associé à Horizon Europe, bien qu'il n'ait pas négocié d'accords bilatéraux comme la Suisse. L'UE profite de la coopération avec les universités suisses. Pourquoi être aussi alarmiste?
Lorsque l'UE nous a exclus du programme de recherche Horizon, cela a été très difficile pour le monde scientifique helvétique. Nous ne pouvions soudainement plus recruter certains professeurs. Les carrières des chercheurs de pointe ont été freinées et nous avons perdu environ un tiers de nos projets de recherche. Selon plusieurs études, notre attractivité a fortement souffert. Cette initiative populaire risque de mettre fin à notre success story.

En football, on dirait: on ne change pas une équipe qui gagne…
En tant que Napolitaine, j'adore le football. Ce n'est qu'avec l'Argentin Diego Maradona que Naples est devenue championne d'Italie et a remporté la Coupe d'Europe. En sciences, c'est pareil. Nous avons besoin des meilleurs du monde entier pour faire de la recherche de pointe. Harvard le comprend, Oxford le comprend… et les universités suisses le comprennent.

L’UDC veut limiter l’immigration et miser davantage sur les talents locaux. Les universités ne pourraient-elles pas s’adapter?
La réalité est plus complexe. En Suisse, nous ne manquons pas seulement de personnel qualifié, mais aussi de main-d'œuvre en général. Tous les hôpitaux suisses sont tributaires de personnel soignant et de nettoyage issu de l'immigration. Sans les étrangers, ce pays ne fonctionnerait pas une semaine. Une politique qui suggère qu'on ne peut faire venir que des spécialistes et exclure tous les autres est tout simplement irréaliste.

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Le monde change radicalement et nous devrions avoir intérêt à entretenir de bonnes et stables relations avec nos voisins
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L'UDC vous contredirait en affirmant que la Suisse fonctionne bien mieux sans les étrangers: plus de logements, plus de place dans les trains, moins de concurrence sur le marché du travail.
Mais il faudrait alors aussi accepter les conséquences: moins de recherche de pointe, moins d'innovation, moins de services, moins de personnel soignant, moins d'emplois. La prospérité et la croissance économique suisses sont fortement liées à la migration. Les entrepreneurs le savent bien.

Qu'attendez-vous des entrepreneurs UDC comme Peter Spuhler et Magdalena Martullo-Blocher, qui emploient de nombreux ressortissants de l'UE dans leurs entreprises?
J'attends plus de cohérence dans ce débat.

La migration attise la crise du logement.
Je comprends les inquiétudes concernant le marché du logement. Ma fille, comme beaucoup d'autres, cherche un appartement. Il s'agit ici de politique du logement et de loyers abordables. La construction de logements urbains à Vienne est un exemple que nous devrions examiner de plus près.

L'UDC prétend que la Suisse pourrait négocier un tout autre accord avec l'UE. Vous pensez que c'est naïf.
Regardons l'histoire des droits de douane américains: c'est précisément pour cela que nous avons besoin de partenaires fiables qui partagent nos valeurs. Le monde change radicalement et nous devrions avoir intérêt à entretenir de bonnes et stables relations avec nos voisins. D'autres pays essaient de retenir leur personnel qualifié, par exemple en imposant des obligations de remboursement ou des règles fiscales au cas où quelqu'un s'installerait en Suisse. La concurrence augmente également. Les spécialistes ne viennent pas ici uniquement pour les salaires, mais aussi pour les réseaux ou l'infrastructure du pays. Si nous envoyons en même temps un signal de fermeture, nous risquons que ces talents finissent par s'en aller, tout simplement, et ce, à notre détriment.

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La réussite de la Suisse ne repose pas sur la simplification, mais sur les compromis
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En Europe, le populisme de droite se renforce en général. En tant que double nationale, voyez-vous des parallèles entre la Suisse et l'Italie?
Les mouvements populistes jouent sur les émotions. Ils promettent des solutions simples à des problèmes complexes: un chiffre, une limite, un coupable. C'est humainement compréhensible mais politiquement dangereux. La réussite de la Suisse ne repose justement pas sur la simplification, mais sur les compromis, l'intégration internationale et la capacité à supporter la complexité et les contradictions.

La plupart des jeunes Suisses qui terminent leur scolarité ne font pas d'études, mais un apprentissage. Pourquoi devraient-ils s'engager pour votre cause?
Tout le monde profite de la recherche et de la science, pas seulement les universitaires. Près de la moitié des fondateurs de start-up en Suisse n'ont pas de passeport suisse, et une grande partie des brevets sont codéveloppés par des étrangers: nous profitons énormément de ces talents. Cela signifie de nouveaux emplois et des opportunités. L'initiative crée le chaos dans la législation, insécurise nos partenaires et affaiblit notre économie et nos hautes écoles. Au final, il n'y a que des perdants.

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