Après le soulagement généralisé du camp du «non» face au rejet de l'initiative de l'Union démocratique du centre (UDC) «Pas de Suisse à 10 millions!», l'heure est aux solutions. Difficile, en effet, d'ignorer que 45% de la population était prête à faire passer l'initiative.
«Il faut aussi prendre acte qu’une part importante de la population a souhaité adresser un message clair aux responsables politiques concernant les défis liés à la croissance démographique», convient Nicolas Durand, vice-président d'Economiesuisse, la faîtière des entreprises qui a été l'un des principaux acteurs de la campagne du non.
Immigration utile à l'économie
Sur la question de la densification, Nicolas Durand avait déjà plaidé pour des solutions pragmatiques durant la campagne. «Nous pensons que les solutions passent avant tout par une accélération des procédures de construction, une densification plus intelligente des zones déjà bâties et, lorsque cela est pertinent, le rehaussement des bâtiments existants afin d’augmenter l’offre de logements sans étendre davantage les surfaces urbanisées.»
«Il s'agit à présent d'entendre la minorité (forte) qui a soutenu l’initiative», estime aussi Ivan Slatkine, également soulagé que «la majorité des Suisses a compris que limiter la population ne résout aucun des problèmes soulevés». Le président de la Fédération des entreprises romandes (FER) en est convaincu: «la classe politique doit apporter des solutions et une vision face aux problèmes soulevés». Cela est vrai pour les logements comme pour les infrastructures, qui requièrent des délais plus courts et une bureaucratie réduite.
Quant à l’immigration, elle doit rester «avant tout une immigration du travail dont l’économie a besoin, sans dumping salarial, dans le respect du partenariat social», selon le président de la FER, par ailleurs patron des éditions Slatkine.
Se rendre dans les cantons ruraux
L'éditeur genevois juge «inquiétant» le décalage entre la Suisse urbaine et la Suisse rurale, révélé par ces votations. «La Suisse urbaine est celle qui soutient la Suisse rurale, rappelle-t-il. Il faut donc aussi se rendre dans les cantons les plus ruraux pour expliquer comment fonctionne la Suisse. Car sans l’argent des cantons urbains, les cantons ruraux rencontreraient beaucoup de problèmes. La fermeture et l’isolationnisme ne sont pas des solutions.»
Du côté de la gauche, Benoit Gaillard, quant à lui, veut prendre l'UDC au mot sur certains problèmes qu'elle a soulevés lors de sa campagne: «L’UDC a pour la première fois admis qu’on avait un problème de salaires, d’emploi des plus de 50 ans et surtout de loyers dans notre pays.», note le conseiller national socialiste. «Leur solution, qui est de fermer le robinet migratoire, a été refusée», poursuit-il.
A l'UDC de «prêter main forte»
Dès lors, il met l'UDC au défi de s'ouvrir à d'autres solutions à ces problèmes qu'elle a elle-même pointés. «Il serait normal qu’ils prêtent désormais main forte pour contrôler l’explosion des loyers, augmenter les salaires, et renforcer les efforts de réinsertion en mettant les entreprises face à leurs responsabilités, lance Benoît Gaillard. Nous verrons s’ils étaient sincères et s’ils sont prêts à soutenir d’autres mesures concrètes que les leurs. De la même manière, c’est clair qu’il faut investir dans les transports au lieu de les affaiblir.»
Ce dont la Suisse a besoin, plus largement, c’est un «plan de sauvetage de ses classes moyennes, c’est-à-dire de toutes celles et tous ceux qui vivent de leur travail», argumente le député socialiste. «S’il y a un malaise en Suisse, pointe-t-il, ce n’est pas celui de l’immigration, c’est la faillite du contrat social. Les gens qui travaillent doivent retrouver une perspective, celle d'un avenir qui peut être meilleur pour eux et pour leurs enfants, d'une vie où se lever tôt et s’occuper de sa famille permet de recevoir sa juste part de la prospérité économique.»
Bien entendu, ajoute Benoît Gaillard, si l'on veut atteindre cet objectif, «la dernière chose à faire serait d'empêcher les cantons de fixer des salaires minimums, comme le prévoit un changement de loi soutenu par l'UDC.» De son côté, un autre opposant à l'initiative UDC, l'ancien conseiller national des Vert.e.s, Ueli Leuenberger, a souligné tout au long de la campagne comment, à Berne, l'UDC s'est opposée concrètement à de véritables politiques de durabilité, et combien son initiative ne résolvait «ni la crise du logement, ni les difficultés liées à l'aménagement du territoire, ni la pression sur les salaires et les rentes, ni le chômage, ni le sentiment d'insécurité».
Le «non» n'a pas fait disparaître les problèmes
Aujourd'hui soulagé, il estime qu'on ne peut pas pour autant en rester là. «Le rejet de cette initiative ne fait pas disparaître les problèmes, écrit-il ce 14 juin sur sa page Facebook. Les loyers continueront d'augmenter pour beaucoup de familles. Les inégalités resteront une réalité. Les inquiétudes face à l'avenir, au pouvoir d'achat, à la transition écologique ou à la cohésion sociale continueront d'habiter une partie importante de la population.»
Face à des «préoccupations réelles» et à une «colère réelle», il estime qu'il est temps de lutter concrètement contre le creusement des inégalités sociales, contre l'affaiblissement des services publics, ou contre l'ajournement incessant des réponses environnementales. «Justice sociale, solidarité et écologie: c'est sur ce terrain qu'il faut désormais agir», appelle-t-il. «Car si cette initiative a été rejetée, les causes qui ont nourri son soutien, elles, sont toujours là. Le travail continue. Nous avons évité une fausse solution. Il nous reste maintenant à construire les vraies.»