Suisse à 10 millions
«La question n’est pas d’être pour ou contre l’immigration, mais de la gérer de manière intelligente»

Nouveau vice-président d'economiesuisse, Nicolas Durand est opposé à l'initiative UDC qui veut limiter la population à 10 millions. L'immigration doit être en phase avec les besoins de l’économie, dit-il, avec une gestion efficace de la formation et des infrastructures.
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«Le ressenti d'une immigration qui progresse trop vite est réel, et il doit être entendu», estime Nicolas Durand.
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Myret ZakiJournaliste Blick

Fraichement nommé vice-président d'economiesuisse, le Vaudois Nicolas Durand, 44 ans, ne manque pas d'arguments contre l'initiative de l'UDC «Pas de Suisse à 10 millions!». Diplômé de l'EPFL, cet entrepreneur dirige actuellement le Campus Biotech à Genève, après avoir fondé et dirigé depuis 2010 l'entreprise de diagnostics Abionic. Pour lui, la menace principale que fait planer l'initiative UDC porte sur les accords de libre circulation des personnes entre la Suisse et l'Union européenne (UE). 

En effet, l'initiative prévoit que si le seuil des 10 millions d'habitants était franchi en Suisse depuis 2 ans, et en l'absence de clause d'exception ou de sauvegarde, l'accord de libre circulation avec l'UE devrait être dénoncé. Nicolas Durand répond aux questions de Blick.

Quels impacts estimez-vous qu'aura cette initiative pour l'économie suisse?
Un impact clairement très négatif. Elle fragiliserait notre accès privilégié au marché de l’UE, qui demeure de loin notre principal partenaire commercial et vers lequel nous exportons près de trois fois plus de marchandises (51% en 2024) que vers les Etats-Unis (18%). Cela représenterait un véritable saut dans l’inconnu pour nos entreprises, en particulier pour les PME, déjà fortement mises à l’épreuve par la force du franc, les barrières douanières, la hausse des coûts de l’énergie et les incertitudes géopolitiques actuelles. A terme, cela se traduirait par une diminution des investissements, une perte d’emplois et un affaiblissement de la prospérité du pays.

Eviter une explosion démographique, des infrastructures encombrées, et des loyers inabordables, n'est-ce pas des objectifs souhaitables?
La Suisse a bâti sa prospérité sur son savoir-faire et sur l’excellence de ses relations avec ses voisins, en particulier avec l’UE. Nous avons su tirer parti d’une situation extrêmement favorable, où nous avons, en quelque sorte, «le beurre, l’argent du beurre et la crémière». La question que nous pose cette initiative aujourd’hui est donc simple: voulons-nous fixer un plafond démographique et empêcher la crémière de venir travailler chez nous?

N'est-ce pas un fait que beaucoup de Suisses ont le sentiment que l’immigration progresse trop vite?
Ce ressenti est réel et il doit être entendu, car il y a des effets visibles sur le logement, le trafic ou encore la pression exercée sur les infrastructures. Mais cette initiative apporte une mauvaise réponse à une vraie question. Elle ne résout aucun de ces problèmes. Pire encore, elle risque de les aggraver et d’en créer de bien plus graves. Les risques systémiques qu’elle ferait peser sur notre pays dépassent très largement les bénéfices attendus.

Quels risques, concrètement?
L’immigration est largement tirée par les besoins de notre économie, notamment dans les hôpitaux, l’industrie, la recherche ainsi que dans les PME. La freiner brutalement fragiliserait ces secteurs. La main-d’œuvre qualifiée n'est pas toujours suffisante sur le marché domestique. Car nous faisons face au vieillissement de la population. Chaque année, davantage de personnes partent à la retraite, tandis que les jeunes actifs sont trop peu nombreux pour prendre le relais. Aujourd’hui déjà, plus de 20'000 personnes quittent chaque année le marché du travail sans pouvoir être remplacées. En 2029, nous aurons 30'000 départs à la retraite non compensés sur une seule année. Et ceci alors que les besoins, notamment dans la santé, continueront d’augmenter. Sans ces travailleurs, les entreprises seraient contraintes de recourir davantage à des frontaliers, ce qui encombrerait davantage les routes et les trains.

«
Opposer économie et maîtrise de l’immigration est un faux débat
»

Economiesuisse ne vise-t-elle pas avant tout à préserver l'afflux de main-d'oeuvre bon marché pour les entreprises, qui se traduit par une forte ubérisation du travail, et donc des salaires bas aggravés par un coût de la vie élevé?
Non, et c’est une idée reçue qu’il faut corriger. La Suisse fait partie des pays où les salaires sont les plus élevés au monde. Si l’objectif était d’importer de la main-d’œuvre bon marché, ce modèle ne fonctionnerait tout simplement pas. En s’attaquant à la libre circulation, l’initiative remet également en cause les mesures de protection des salaires qui l'accompagnent. Or, ces mesures fonctionnent. Entre 2002 et 2022, les salaires réels en Suisse ont augmenté en moyenne de 0,5% par an, soit 2,5 fois plus que durant la décennie précédant les accords bilatéraux (0,2%).

Quelle est votre vision des limites à mettre ou non à l'immigration en Suisse et des conditions auxquelles elle devrait se poursuivre?
La question n’est pas d’être «pour» ou «contre» l’immigration, mais de la gérer de manière intelligente, en fonction des besoins du pays. La Suisse dispose d’un modèle qui fonctionne globalement bien: une immigration largement liée au marché du travail. Les personnes viennent parce qu’elles ont un emploi ou de réelles perspectives d’emploi. Ce lien direct avec l’économie est une force qu’il faut préserver.

Qu'en est-il de la hausse des coûts sociaux et de la pression sur les infrastructures?
Les accords actuels avec l’UE prévoient des mécanismes permettant d’agir en cas de problèmes économiques ou sociaux importants, notamment à travers la clause de sauvegarde. L’enjeu est clair: maintenir une immigration en phase avec les besoins réels de l’économie, tout en l’accompagnant de politiques efficaces en matière de formation et d’infrastructures. Bref: opposer économie et maîtrise de l’immigration est un faux débat. La véritable question est de trouver le bon équilibre pour garantir à la fois la prospérité, la cohésion sociale et la qualité de vie.

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