«Une lutte sur le capital stérile»
Les plaintes incessantes d'UBS sur les fonds propres commencent à exaspérer les analystes

Le Conseil fédéral veut contraindre UBS à blinder ses filiales étrangères, ce qui devrait coûter 20 milliards de francs à la banque. Alors que la direction crie à l'injustice et au danger économique depuis des mois, les analystes en ont assez de ces jérémiades.
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Il en énerve plus d'un: le conflit entre la ministre des Finances Karin Keller-Sutter...
Photo: Keystone
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Christian Kolbe

Pour le Conseil fédéral, dirigé par la ministre des Finances Karin Keller-Sutter, il n'est pas question de faiblir. A l'avenir, UBS devra intégralement couvrir ses filiales étrangères par des fonds propres. Une facture salée, estimée à près de 20 milliards de francs pour le colosse bancaire.

La riposte est immédiate. UBS qualifie ces exigences d'«extrêmes», regrette un manque de coordination internationale et déplore les lourdes conséquences pour l'économie helvétique. Depuis des mois, le directeur général du groupe, Sergio Ermotti, et le président Colm Kelleher ne manquent aucune occasion de se plaindre du traitement jugé injuste réservé au sauveur de Credit Suisse et à celui qui a évité une crise financière majeure. 

«Qu'ils arrêtent de se plaindre»

Ces jérémiades commence à exaspérer les observateurs. «La direction d'UBS devrait cesser de se plaindre», tranche dans un rapport sur UBS Quentin de Villeneuve, analyste chez Alphavalue, une société française d'analyse financière. D'autant plus qu'il souligne que le Parlement pourrait encore assouplir les exigences de fonds propres pour la grande banque suisse. 

Même son de cloche chez l'économiste financier Fabio Canetg: «C'est bon maintenant, UBS doit arrêter de se plaindre.» Ironiquement, il propose même une astuce afin que la banque réduise rapidement ses coûts: «UBS pourrait économiser tout cet argent investi dans le lobbying. Elle disposerait alors rapidement de la moitié du capital supplémentaire dont elle a besoin.» Un brin provocateur, il admet qu'il s'agit d'une légère exagération.

Pourtant, les efforts de lobbying de UBS sont totalement disproportionnés par rapport à l'impact que la nouvelle réglementation aurait sur la banque. Avec un bénéfice annuel projeté à plus de 10 milliards de francs dès 2028, selon les analystes, «lever 20 milliards de capitaux supplémentaires ne devrait pas être un problème», affirme Fabio Canetg.

Les bonus sont dans le viseur

Urs Birchler, ancien professeur émérite en banque et ex-directeur de la stabilité financière à la Banque nationale suisse (BNS), est depuis longtemps agacé par le comportement d'UBS. «Ce qui me dérange particulièrement, c'est l'affirmation péremptoire selon laquelle les fonds propres sont coûteux. Or, ils renforcent la sécurité de la banque, lui permettant d'emprunter à moindre coût. Elle réalise donc des économies sur le financement de son activité.» 

Un avis partagé par Quentin de Villeneuve, pour qui un solide matelas de capital constitue un avantage concurrentiel face à la concurrence. Les marchés semblent d'ailleurs sereins: après un coup de mou lié aux débats sur le capital, l'action UBS est repartie à la hausse grâce à de brillants premiers résultats au premier trimestre. Cet ancien de la BNS soupçonne que la direction cache d'autres intentions, ne se souciant que de ses propres intérêts: «Les fonds propres ne sont onéreux que pour la direction d'UBS, car leurs bonus sont plus élevés lorsque la banque dispose de fonds propres plus faibles.»

Une accusation balayée par la banque, qui martèle que «les considérations de rémunération n'ont absolument aucune incidence sur ce point». Elle maintient que sa fronde vise à protéger l'économie suisse.

Une lutte stérile

Reste que Berne doit impérativement protéger les contribuables contre un nouveau scénario catastrophe. La Confédération n'a pas le choix: elle doit être de taille à assumer le risque d'un effondrement d'UBS.

Pour Quentin de Villeneuve, le constat final de son rapport est sans appel: «Il est incompréhensible que la direction de UBS investisse autant d'énergie dans cette lutte stérile pour le capital.» Car si la Suisse a besoin d'une UBS solide, la banque a tout autant besoin de la stabilité de la marque «Suisse» pour faire prospérer ses affaires.

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