La Suisse n'a pas un réseau solide aux Etats-Unis, constatent de nombreux observateurs après la récente débâcle douanière. La Suisse s’est trop longtemps accrochée au mythe des «Sister Republics» (républiques sœurs). Et chaque fois que Washigton faisait valoir ses intérêts avec toute la fermeté requise, les autorités fédérales à Berne semblaient prises au dépourvu. C'était notamment le cas pour les avoirs en déshérence, le secret bancaire et à présent, le conflit douanier. C'est seulement lorsqu'elle se retrouve dos au mur que la Suisse met sur pied des groupes de travail à la hâte et lance des offensives frénétiques à Washington.
Dans les colonnes de la «NZZ», l’ancien diplomate de haut rang Thomas Borer a donc appelé à la mise en place d’un réseau solide. Selon lui, la Suisse doit mener un lobbying continu aux Etats-Unis et être présente en permanence dans les milieux politiques, les médias et l’opinion publique. En novembre dernier, l’entrepreneur Alfred Gantner a annoncé une offensive de lobbying: la Suisse doit gagner en visibilité, a-t-il déclaré, «et démontrer combien elle contribue à la performance économique et au progrès aux Etats-Unis».
L'enquête de Blick montre qu’une campagne de lobbying a effectivement été lancée aux Etats-Unis. L'objectif de cette offensive: présenter la Suisse comme un partenaire fiable. Mais cette opération de communication soulève un nombre frappant de questions, ses instigateurs restant très discrets et la campagne survenant à un moment délicat.
Trump augmente la pression
Les négociations douanières avec les Etats-Unis continuent, car il n’existe toujours pas d’accord juridiquement contraignant. Pendant ce temps, le ministère américain du Commerce intensifie la pression, en menant notamment des enquêtes contre la Suisse pour des «pratiques commerciales déloyales» présumées. De plus, Donald Trump vient de menacer une nouvelle fois la Suisse d’augmenter les droits de douane. L’ambiance est donc tendue à Berne.
Faire du lobbying aux Etats-Unis pour le compte d’acteurs étrangers implique de visibiliser son travail. Voilà pourquoi le site web du ministère américain de la Justice a publié des documents relatifs à la campagne en cours, commandée mi-mars par une société suisse du nom de Faith Whittlesey Society (FWS).
Conformément au contrat, la FWS a engagé une agence de relations publiques basée à Washington: la société de lobbying Keybridge Communications. Celle-ci a pour mission de rédiger six tribunes libres pour les faire publier dans des médias américains de renom. Ces textes devront ensuite être repris dans des journaux régionaux. L’objectif de la campagne est «d’informer la population américaine sur la manière dont la Suisse est une alliée discrète des Etats-Unis dans le domaine de la reprise économique».
Un avocat de Zurich derrière
Le contrat fixe des objectifs concrets. La campagne doit toucher au moins 15 millions de lectrices et lecteurs, être reprise dans 30 journaux régionaux, être au moins citées cinq fois par des décideurs politiques et générer 100'000 interactions sur les réseaux sociaux. Coût de l'opération: 65'000 francs, pour un contrat valable jusqu’à la fin de l’année.
Le contrat a été signé par Thierry Cagianut, un avocat spécialisé dans les affaires internationales basé à Zurich. Dans les documents, il est désigné comme président de la Faith Whittlesey Society. L’avocat était considéré comme un proche confident de feu Faith Whittlesey, une ancienne ambassadrice des Etats-Unis en Suisse.
Thierry Cagianut siège actuellement au sein du conseil consultatif de l’American Swiss Foundation. Cette organisation à but non lucratif met en relation des représentants des milieux économiques et politiques. Le conseil d’administration compte notamment l’avocat de Trump, Robert Giuffra, et l’ancien ambassadeur américain à Berne, Edward McMullen. Par ailleurs, Thierry Cagianut s’est fait photographier en septembre dernier lors d’un événement organisé par la Chambre de commerce suisse-américaine. Une image le montre souriant aux côtés de l’ancien ambassadeur, Thomas Borer.
Mis à part l’avocat zurichois, on ignore qui d’autre se cache derrière la Faith Whittlesey Society. Les documents du ministère américain de la Justice ne mentionnent que des «particuliers». La question du financement de la société reste également un mystère, tout comme sa date de création. Devant les autorités américaines, elle se décrit comme une ONG «qui se consacre à la promotion de la compréhension culturelle, économique et civique entre les Etats-Unis et la Suisse». Elle ne mène actuellement aucun autre projet en dehors de la campagne de lobbying en cours.
Une fausse organisation?
La FWS semble être une société écran. Sur Internet, elle n'a ni site web, ni point de contact, ni présence publique. Dans le contrat conclu avec le cabinet de lobbying américain, elle a indiqué comme adresse le siège d’une société bâloise, la Swiss Trading AG. Or, le conseil d’administration de cette entreprise ne compte qu’une seule personne: un informaticien qui occupe également le poste de CEO. L’intéressé et Thierry Cagianut n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
Interrogé à ce sujet, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) indique n’avoir aucune connaissance de ce projet. Le porte-parole d’Alfred Gantner fait savoir que le milliardaire autodidacte n’était ni impliqué dans cette initiative, ni au courant de son existence.
Même si une campagne visant à renforcer l’image de la Suisse aux Etats-Unis sert ses intérêts, il reste difficile d'identifier clairement les motivations des instigateurs tant qu’ils demeurent discrets, et de savoir si l'intérêt général prime réellement.