Accent, menaces... et lunettes de soleil
A Davos, le duel Trump-Macron est aussi géopolitique... que rhétorique

Trump et Macron s’affrontent à Davos entre messages privés dévoilés, menaces douanières et discours ironiques. Le WEF 2026 est devenu le théâtre d’un duel rhétorique à enjeux géopolitiques majeurs.
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Photo: keystone-sda.ch
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Léo MichoudJournaliste Blick

Autour de Davos, une passe d’armes rhétorique aux énormes enjeux économiques et géopolitiques s’est jouée cette semaine. En particulier entre Donald Trump et Emmanuel Macron. De prise de parole en prise de parole, les deux chefs d’Etat – en désaccord sur le Groenland comme sur les droits de douane – n’ont cessé de s’envoyer des piques.

Analyser ce duel sur la forme prise par ces discours devrait permettre d’en capter les enjeux. Pour faire le point, Blick a contacté le rhétoricien neuchâtelois Matthieu Wildhaber, également chroniqueur et auteur, ainsi que le diplomate valaisan à la retraite François Barras, fin connaisseur des Etats-Unis et des couloirs de Davos pour y avoir travaillé.

Ce mercredi 21 janvier, Donald Trump est arrivé en grande pompe dans la station grisonne pour son long discours au Forum économique mondial (WEF). Outre Karin Keller-Sutter, il n’a pas manqué d’égratigner son «ami» Emmanuel Macron. Mais l’assaut a commencé la veille, peu avant le discours du Français, lorsque le président américain a dévoilé un message privé de son homologue.

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Messages pas si privés, la diplomatie a changé

Cet échange, qui commence par «Dear friend» (en français, «cher ami»), a été authentifié par des sources proches de l’Elysee, selon la presse française. Dans un langage simple et sans majuscules, Macron invite Trump à des rencontres et le brosse dans le sens du poil, sauf sur un point: «Je ne comprends pas ce que tu fais au Groenland».

Le rhétoricien Matthieu Wildhaber n’est pas choqué par le ton employé, mais plutôt par «le pas franchi par Donald Trump dans la divulgation de ces messages», pourtant privés. «En rhétorique, on dit toujours que pour faire de la bonne diplomatie, il faut "convaincre sans contraindre", assure le Neuchâtelois, qui conseille plusieurs politiciens. Cela implique une recherche d’équilibre et d’efficacité… et surtout de pudeur. Si vous rompez cette pudeur, vous rompez l’équilibre et la confiance de votre interlocuteur.»

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Balancer les messages privés d’un autre chef d’Etat, c’est presque du jamais vu
François Barras, diplomate valaisan et ex-ambassadeur
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De la pudeur, Donald Trump n’en a pas fait preuve sur ce coup-là. Voir cet échange à disposition du grand public n’est vraiment pas du goût de l’expérimenté diplomate François Barras: «Balancer les messages privés d’un autre chef d’Etat, c’est presque du jamais vu. En diplomatie, chaque mot a son poids.» L’ancien ambassadeur estime avoir travaillé «dans une tout autre Amérique».

Pour lui, le travail des diplomates a complètement changé de nature depuis l’élection de Trump en 2016 – cette passe d’armes en est l’exemple le plus récent. «On est tous sous le choc face à cette nouvelle réalité brutale. La diplomatie telle que je l’ai connue, avec ses règles de protocole, est presque de l’histoire ancienne.» Ce n’est pas pour autant que tout était facile lorsqu’il était en poste. «Il y a eu des crises et des mots très durs, mais toujours avec des formes, se rappelle le diplomate romand. On utilisait d’autres moyens, comme la presse, mais ce n’était pas le chef d’Etat ou un ministre qui s’exprimait en public.»

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Tensions autour du «Conseil de paix»

En réaction au refus d’Emmanuel Macron d’adhérer au «Conseil de la paix», qu’entend diriger Trump, le président américain a aussi répondu par la menace. «Je vais mettre 200% de droits de douane sur ses vins et champagnes. Et il y adhérera. Mais il n’est pas obligé d’y adhérer», a-t-il déclaré à des journalistes en Floride.

Là encore, François Barras n’en revient pas: «Tout le système multilatéral est en train de s’écrouler. Le Conseil de paix, proposé par Trump et dont il serait le chef, détonne totalement avec les principes de l’ONU (Organisation des Nations unies).» La première réunion de ce Conseil parallèle a lieu ce jeudi à Davos, en présence de dirigeants comme l’Argentin Javier Milei, le Hongrois Viktor Orban ainsi que le président de l’Azerbaïdjan Ilham Aliyev et la présidente du Kosovo Vjosa Osmani-Sadriu.

Pour autant, le diplomate «ne pense pas que Trump soit un illuminé» – un «fou», commencent à murmurer certaines voix européennes. «On sent qu’il y a une stratégie derrière ses prises de parole, s’explique l’habitant de Crans-Montana. Le multilatéralisme traditionnel est mis aux oubliettes, et on le remplace par un board réunissant les puissances mondiales, avec la manière et l’efficacité d’une gestion de grande entreprise.»

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Accent français et lunettes rhétoriques

Plus tard dans la journée de mardi, Emmanuel Macron s’est rendu à Davos pour déclamer un discours remarqué. Derrière ses lunettes de soleil d’aviateur, il n’a pas manqué de rappeler les principes de la coopération internationale au sujet de la volonté de Trump – qu’il n’a jamais cité – d’annexer le Groenland. 

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Cette accentuation de son accent français en anglais est presque un acte délibéré de souveraineté
Matthieu Wildhaber, conseiller en rhétorique neuchâtelois
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Une prise de parole réalisée en anglais, avec un accent français à couper au couteau qui n’a pas échappé à Matthieu Wildhaber. «Emmanuel Macron force le trait, estime le conseiller en rhétorique. Cette accentuation de son accent français en anglais est presque un acte délibéré de souveraineté. C’est rare quand on compare cela à ses autres interventions en anglais.»

L’accent français en anglais – pensez à Guy Parmelin – est bien souvent moqué. Mais pour le conseiller en rhétorique, il s’agit là d’un choix «millimétré et délibéré», dont le but est «de retourner la situation à son avantage» dans son duel avec Trump. Une façon, donc, de porter l’image d’une Europe qui s’affirme face aux Etats-Unis. «L’accent est profondément identitaire dans le discours. En rhétorique, on parle d’ethos pour tout ce qui concerne l’image de l’orateur ou de l’oratrice.»

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L’imaginaire collectif que véhiculent ces lunettes, c’est celui d’un aventurier à la Top Gun
Matthieu Wildhaber, conseiller en rhétorique neuchâtelois
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Sur le même plan, on retrouve les lunettes de soleil du président de la République, portées en raison d’une conjonctivite et qui ont fait couler beaucoup d’encre. Un bel exemple de «rhétorique des objets», selon Matthieu Wildhaber. «C’est une manière d’interagir avec le public, de le faire penser, dans une stratégie paradiscursive (tout ce qu’il y a autour du discours).» Ces lunettes, de marque française, évoquent pourtant un imaginaire américain, type Ray-Ban. Le rhétoricien y voit «une référence évidente à tout l’imaginaire de Top Gun».

Par ailleurs, Emmanuel Macron serait coutumier de l’utilisation d’objets pour leur symbolique. «Il s’est affiché avec des gants de boxe ou avec le pull à capuche d’un commando de parachutistes, comme pour fusionner avec Zelensky au moment de la guerre en Ukraine.» Les lunettes de soleil ne sont donc pas choisies au hasard: «L’imaginaire collectif qu’elles véhiculent, c’est celui de quelqu’un qui est dans l’action, d’un aventurier à la Top Gun. Il y a une sportivité qui se dégage de cette posture.»

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Duel de discours, entre antithèse, ironie et menaces

Ce paraître mi-franchouillard (et donc européen), mi-américain de Macron est, selon Matthieu Wildhaber, «en phase avec son discours, construit sur une base d’antithèse». En effet, Macron a insisté sur la comparaison avec Trump: «Nous préférons le respect aux brutes, nous préférons la science à la conspiration et nous préférons l’Etat de droit à la brutalité».

Le spécialiste du discours s’explique: «L’antithèse en rhétorique, c’est l’opposition de deux structures pour que le grand public ait un choix à faire. En proposant un choix entre 'le respect et les brutes', l’orateur active le bon sens dans le cerveau de son interlocuteur.» Un bon sens que le président français souhaiterait incarner. «La posture qu’il véhicule est intimement rattachée à l’utilisation de l’antithèse. Il tente de se rattacher au camp de la diplomatie, de l’écoute, de la loyauté et des règles. Versus le camp de la barbarie, de l’autoritarisme et des va-t-en-guerre représenté par Donald Trump.»

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Emmanuel Macron, je l’ai regardé hier avec ses belles lunettes de soleil (...) essayer de faire le dur à cuire
Donald Trump, président des Etats-Unis
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Ce mercredi, Donald Trump s’est à son tour épanché à Davos dans un discours d’1h45 où il a répété de nombreuses fois à quel point les USA apportaient au monde. Il en a profité pour répondre à Emmanuel Macron, et ironiser sur son style. «Emmanuel Macron, je l’ai regardé hier avec ses belles lunettes de soleil. Bon Dieu, que s’est-il passé? Je l’ai regardé essayer de faire le dur à cuire». Une ironie que le président français a aussi utilisée en ouverture de son discours: «C’est une période de paix, de stabilité et de prévisibilité».

Tous deux ont déclenché le rire de leur auditoire. Un partout. Mais en assénant chiffres et affirmations à la pelle, Donald Trump s'est placé dans une posture d'unique détenteur du savoir, estime Matthieur Wildhaber, parlant de «rhétorique de la relation prof-élève». Un discours accompagné de mépris pour ses homologues, considérés comme dans l'erreur.

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En martelant des affirmations pour les ancrer, Trump rend le sensationnalisme complètement normal
Matthieu Wildhaber, conseiller en rhétorique neuchâtelois
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Un autre point a marqué le rhétoricien: la «rhétorique du marteau» opérée par le président américain. «Marteler des affirmations permet de les ancrer. Plus vous le faites, plus vous vous offrez des relais et plus vous élargissez la fenêtre d’Overton, qui définit ce qui est admissible dans le discours public. Ce faisant, Trump rend le sensationnalisme complètement normal.»

Enfin, par la menace, Donald Trump a joué sur l’ambivalence du choix qui s’offre aux Européens, en particulier au Danemark sur le Groenland: «Vous pouvez dire oui, et nous vous en serons très reconnaissants. Ou vous pouvez dire non, et nous nous en souviendrons.» Comme attendu par François Barras, Donald Trump n’a cessé de «mettre en avant sa stratégie 'Make America Great Again'», actuellement «mise en difficulté depuis l’intérieur des USA».

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Et la Suisse dans tout ça?

Pour le diplomate, cette passe d’armes pose des questions pour la Suisse et les autres «pays de puissance moyenne». Il s’attend à un choc entre les superpuissances, surtout avec «la montée en force de la Chine», qui élargit son influence sur le monde. «Trump veut mettre un frein à cela. La question sera de savoir si un pays comme la Suisse, avec sa tradition de bons offices et de neutralité, jouera un rôle à sa mesure dans ce nouveau monde.»

L’ex-ambassadeur l’espère. «Mais je n’ai pas de boule de cristal, sourit-il. «Pour un petit pays comme la Suisse, le droit international et le multilatéralisme étaient une source de sécurité. On pouvait faire entendre notre voix et on se sentait protégés par des règles qui tiennent compte de pays de notre taille. Là, on est pris en défaut.» Pour autant, Davos et les Grisons ont pris des airs de centre du monde géopolitique – et rhétorique – cette semaine.

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