Trump en sait-il plus que Berne?
Le Conseil fédéral menace l'industrie pharmaceutique

Donald Trump a réussi là où la Suisse échoue depuis des années: faire trembler Roche et Novartis. En s'attaquant aux prix des médicaments, le président américain aurait obtenu des données confidentielles que les deux géants refusent de livrer à Berne.
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Donald Trump veut faire baisser les prix des produits pharmaceutiques aux Etats-Unis.
Photo: DUKAS
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Raphael Rauch

Donald Trump a le don de s'en prendre à des boucs émissaires populaires. Depuis des années, il s'en prend aux «groupes pharmaceutiques cupides»: il vise notamment les géants suisses Roche et Novartis. Sous la pression du président américain, ceux-ci se sont engagés à baisser les prix de leurs médicaments aux Etats-Unis. Mais Washington en veut davantage: Trump exige désormais l’accès à des données d’entreprise que les groupes considéraient jusqu’à présent comme strictement confidentielles, comme leurs prix nets effectifs dans d’autres pays.

Face à la menace de baisses de prix aux Etats-Unis, Roche et Novartis font désormais tout leur possible pour obtenir des prix plus élevés en Suisse. Or ils refusent de révéler s’ils ont déjà communiqué à l’administration américaine les prix réels pratiqués en Suisse. Interrogés à ce sujet, les deux groupes restent vagues. Le Conseil fédéral n’est pas non plus au courant. Hypothèse: Donald Trump en saurait désormais plus sur les prix réels de Roche et Novartis que le Conseil fédéral lui-même.Ce qui constituerait un affront pour le gouvernement helvétique.

Le Conseil fédéral veut savoir

La réponse du Conseil fédéral à une question posée par le conseiller aux Etats neuchâtelois Baptiste Hurni est d'autant plus cinglante. Le socialiste souhaitait savoir comment le gouvernement comptait gérer cette nouvelle situation. La réponse se lit comme un avertissement, assorti d'un ultimatum. S'il s'avère que les groupes pharmaceutiques ont effectivement divulgué des informations confidentielles sur leurs prix en Suisse à Trump, le Conseil fédéral devra réévaluer la situation. En d'autres termes: si Roche et Novartis fournissent aux Etats-Uni des données qu'ils refusent de communiquer à Berne, le système des rabais secrets sera remis en question.

En 2024, le Parlement avait débattu avec acharnement pour savoir si les modèles de prix confidentiels devaient être autorisés. L'industrie pharmaceutique avait fait valoir qu'elle avait besoin de rabais individuels à l'échelle mondiale, qui ne pouvaient être divulgués. Les prix catalogue élevés servaient de «prix d'étalage» et de référence pour d'autres pays. Sans ces artifices, la sécurité de l'approvisionnement serait menacée, affirmait-elle. Les élus avaient alors fait d'énormes concessions à l'industrie pharmaceutique. Mais celles-ci risquent désormais d’être remises en cause. En effet, les groupes pharmaceutiques se seraient engagés auprès des Etats-Unis à divulguer à l’échelle mondiale des données confidentielles sur les prix et les rabais. C’est-à-dire précisément les informations qu’ils refusent de communiquer à la Suisse depuis des années.

Keller-Sutter soutient Baume-Schneider

Entre-temps, l'association de lobbying Interpharma tente de calmer le jeu en contestant que les pertes aux Etats-Unis soient compensées par des prix plus élevés en Suisse. Le marché local serait trop petit pour cela. Dans le pire des cas, les nouveaux médicaments ne seraient introduits en Suisse qu'avec un certain retard, voire plus du tout, ce qui ne serait pas dans l'intérêt de la branche. Mais ceux qui menacent de ne plus livrer de médicaments en Suisse sous peine de voir les prix baisser aux Etats-Unis mettent de facto la sécurité d’approvisionnement d’un petit pays, où ils sont solidement implantés depuis des années, au service d’un bras de fer mondial.

La question brûlante est de savoir qui, au sein du Conseil fédéral, appuie actuellement sur le frein – et qui appuie sur l’accélérateur. La ministre de la Santé Elisabeth Baume-Schneider (PS) a déjà déclaré en décembre à Blick que les assurés suisses ne devaient pas payer pour les baisses de prix américaines. Plus surprenante encore est son alliée: la ministre des Finances Karin Keller-Sutter (PLR). Autrefois, les relations entre les deux étaient tendues: lorsqu'Elisabeth Baume-Schneider a repris le département de la justice de Karin Keller-Sutter, l'ambiance était considérée comme difficile en raison du dossier délicat de l'immigration. Mais lorsque la socialiste est passée au département de l'Intérieur et a adopté un style différent de celui d'Alain Berset, le climat s'est amélioré.

Une phase délicate pour Roche et Novartis

Karin Keller-Sutter observe attentivement les résultats concrets obtenus par sa collègue dans le cadre des projets de maîtrise des coûts. Notamment car elle sait à quel point la population a du mal à accepter qu’un PDG de Novartis gagne près de 25 millions de francs tout en se plaignant de la politique tarifaire de la Confédération. Ainsi, lors des débats sur un paquet de mesures de maîtrise des coûts au Conseil fédéral, elle s’est rangée du côté d'Elisabeth Baume-Schneider, et non de celui du ministre de l’Economie Guy Parmelin (UDC). Le conseiller fédéral ne souhaite pas compromettre l’accord douanier délicat avec Trump et avait présenté un co-rapport critique à ce sujet.

Son porte-parole Urs Wiedmer a déclaré: «Le président de la Confédération Parmelin est conscient de l’importance de la place pharmaceutique suisse pour notre économie, y compris en termes de recettes fiscales, et du fait que les prix ont un lien avec l’accès aux médicaments innovants pour les patients suisses.» Avec sa collègue Elisabeth Baume-Schneider, Guy Parmelin prend au sérieux les défis du secteur pharmaceutique: c’est à cela que sert le groupe de travail Lifescience. «Cela n’a rien à voir avec les négociations avec les Etats-Unis en vue d’un accord commercial.»

Le dossier est d'autant plus complexe que le nouveau conseiller fédéral Martin Pfister (Centre) entre en scène. Il est l'ancien conseiller d'Etat en charge de la santé à Zoug, un canton qui revêt une importance stratégique pour Roche. Après Bâle, Zoug est le canton le plus important pour l'entreprise. Il conserve ainsi des liens très étroits avec l’industrie pharmaceutique, à tel point qu'il a voulu recruter le lobbyiste de Roche Samuel Lanz comme secrétaire général du DDPS. Cela a certes échoué, mais Roche continue néanmoins de lui souffler ce qui sert les intérêts de l’industrie pharmaceutique.

Entre la poigne de fer de Trump, la grogne des assurés suisses et un Conseil fédéral qui ne veut plus se laisser mener par le bout du nez, Roche et Novartis entrent dans une zone de turbulences. L'issue de ce bras de fer mondial est plus incertaine que jamais.

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