Suppression d'emplois, hausse des prix, délocalisation
Comment les multinationales prennent la Suisse en otage

UBS, Roche et Novartis exercent une forte pression sur la Confédération. Va-t-elle devoir faire d'importantes concessions? Deux experts donnent leur avis.
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Les grands groupes suisses UBS, Roche et Novartis font pression sur la Berne fédérale.
Photo: Keystone
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Martin Schmidt

La tension monte entre les grands groupes suisses et la Confédération. UBS, Roche et Novartis ne jouent plus la carte du patriotisme. «Certaines entreprises sont devenues si grandes qu’elles ont aujourd’hui nettement plus d’influence que par le passé», explique Patrick Emmenegger, professeur de sciences politiques à l’Université de Saint-Gall. De fait, leurs moyens de pression sur le gouvernement ont atteint une nouvelle dimension. 

«Dans des groupes de cette envergure, les budgets et les services de lobbying connaissent une croissance massive», poursuit l'expert. UBS fait tout pour empêcher la Confédération de lui imposer des mesures de régulation draconiennes en matière de fonds propres. Novartis va supprimer 500 emplois chez Stein AG d'ici la fin de l'année prochaine, tandis que les groupes pharmaceutiques menacent de restreindre l'accès des nouveaux médicaments au marché helvétique si les prix ne sont pas augmentés en Suisse. 

Compte tenu de leur importance, les grandes entreprises tentent d'imposer leurs conditions. Par exemple, Novartis et Roche affirment que, sans concession, les fonds nécessaires aux investissements sur les sites locaux feront défaut, ce qui engendrerait des licenciements. Concernant UBS, des rumeurs circulent régulièrement au sujet d'une volonté de délocaliser le siège à l’étranger. Ces multinationales utilisent les suppression d'emplois, la hausse des prix et la délocalisation comme une épée de Damoclès. Les autorités peuvent trembler.

Préoccupations sociales au second plan

Un tel débat aurait été impensable autrefois. «Mais la mondialisation a rendu le capital beaucoup plus mobile et a affaibli l’attachement régional des groupes», explique Ueli Mäder, professeur émérite de l’Université de Bâle et spécialiste de l'interdépendance entre économie et politique. Avec l’arrivée du néolibéralisme anglo-saxon dans les années 1980, Ueli Mäder a observé un changement de mentalité significatif: alors que le monde s’ouvrait, le champ intellectuel de nombreuses personnes s’est rétréci. Autrefois, les libéraux auraient eu une conception plus large de la manière dont l’économie doit servir la société, explique-t-il. Aujourd’hui, la situation est différente. «Dans les entreprises et dans certains milieux politiques, les intérêts économiques prennent le dessus sur les préoccupations sociales.»

Le professeur émérite aurait souhaité voir davantage de résistance démocratique de la part des élus. «Mais l'argent est transféré là où il génère le meilleur rendement», regrette le spécialiste. En d'autres termes, le système économique est devenu fortement indépendant et les entreprises sont elles-mêmes soumises à une pression permanente. Elles doivent générer des revenus élevés pour se démarquer de la concurrence. Sinon, elles perdent de leur attrait aux yeux des actionnaires. Cette conception selon laquelle l’argent est le graal ultime se manifeste également chez les parlementaires fédéraux, qui accumulent autant de mandats que possible dans le secteur privé.

La Suisse a longtemps profité du fait que ces groupes se sont développés sur toute la planète. Ainsi, les géants pharmaceutiques financent, grâce à leurs bénéfices aux Etats-Unis, les salaires de milliers d’employés en Suisse. Mais aujourd’hui, les règles du jeu sont en train de changer. Notamment à cause de Donald Trump et Washington. «Nos entreprises tentent de répercuter cette pression, même si elles ne doivent pas exagérer, souligne Patrick Emmenegger. Les menaces ouvertes ne sont jamais bien perçues par la population suisse.»

Faire des concessions

Les géants de l'industrie ont littéralement dépassé la petite Suisse. La majorité de leurs employés travaillent à l'étranger. Ils réalisent une grande partie de leur chiffre d'affaires hors du pays. Et leurs dirigeants viennent du monde entier. Parmi les 20 poids lourds boursiers de l’indice de référence suisse SMI, 70% des membres de la direction et 59% des membres du conseil d’administration sont étrangers.

Ces grandes entreprises restent néanmoins extrêmement importantes pour la Suisse: elles paient chaque année des milliards d’impôts, investissent et emploient des dizaines de milliers de personnes vivant dans le pays, à des postes bien rémunérés. «Du point de vue helvétique, ces groupes sont d’une importance fondamentale. Cela leur confère un pouvoir structurel», explique Patrick Emmenegger. Et ils en profitent. Pour le professeur, la Confédération n'a pas trop le choix: elle devra faire faire des concessions face aux multinationales. Maintenir l'attractivité de la place économique est essentiel pour une petite économie d'exportation.


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