Andreas Meyer, le nouveau baromètre numérique révèle que près de la moitié de la population considère la souveraineté numérique de la Suisse comme une faiblesse. Cela vous surprend-il?
Non. La prise de conscience des interdépendances dans le monde virtuel progresse à grande vitesse. La Suisse reste un leader dans de nombreux domaines, mais nous risquons sérieusement de prendre du retard. L’écart avec les pays à la pointe se creuse, en particulier au niveau de l’administration publique. L’infrastructure numérique est l'infrastructure du 21e siècle! Il ne suffit plus de parler uniquement de tunnels, de voies ferrées, de routes et de subventions à l’agriculture.
Que voulez-vous dire par là?
Nous devons utiliser les possibilités de l’intelligence artificielle de manière responsable. Par ailleurs, le conseiller fédéral Albert Rösti a récemment déclaré que la prochaine génération devrait être tout aussi reconnaissante que nous le sommes envers nos prédécesseurs pour les investissements et l’entretien de nos infrastructures, pour lesquelles la Suisse jouit toujours d’une réputation internationale. Il s’agit principalement des infrastructures numériques, qui constituent aujourd’hui la base de tout: santé, transports, défense, et bien plus encore.
A quoi est dû ce retard?
Je comprends les efforts de réduction des coûts. Cependant, les programmes d'austérité généralisés du gouvernement fédéral sacrifient précisément les projets dont nous avons besoin aujourd'hui: la généralisation des identités électroniques, la normalisation des données et la transformation numérique. Lorsque les coupes budgétaires sont effectuées sans discernement, l'administration est contrainte de se concentrer sur les opérations courantes. Les projets de développement numérique urgents sont alors négligés. Nous n'avons pas besoin d'un simple frein administratif dans ce domaine; nous avons besoin d'une véritable accélération administrative. Le secteur privé investit massivement, tandis que le gouvernement fédéral réduit ses dépenses. Cette situation est également source de frustration pour les fonctionnaires. Et un levier essentiel pour améliorer l'efficacité de l'administration est complètement ignoré.
Que demandez-vous?
Premièrement, nous devons atteindre le cap d'un million d'utilisateurs satisfaits de l'e-ID d'ici 2027. La confiance du public est là, maintenant la mise en œuvre doit être irréprochable. Deuxièmement, il nous faut d'ici 2035 un plan d'investissement public-privé pour nos centres de données et nos réseaux énergétiques. J'envisage carrément la création d'un «Fonds pour les infrastructures numériques», calqué sur le modèle de ce qui se fait pour le rail. Sans cela, les projets seront abandonnés faute de moyens. Les stratégies existent, mais cela ne représente que 10% du travail. Les 90% restants, c'est la mise en œuvre.
Quel doit être le rôle du législateur?
Il nous faut une réglementation intelligente, complétée par des engagements volontaires des entreprises. Une loi trop détaillée et rigide sera immédiatement dépassée par la technologie. Le secteur des médias a déjà fait un premier pas en ce sens. Enfin, dans une Suisse fragmentée, les normes doivent être définies à tous les échelons, fédéral, cantonal et communal, pour exploiter les synergies. Un amendement constitutionnel est d'ailleurs en cours de discussion.
Quelle est l'urgence de la situation?
Les délais de construction pour un centre de données peuvent atteindre dix ans, et quinze ans pour des lignes électriques. Les décisions que nous ne prenons pas aujourd’hui nous priveront de choix dans dix ans. Si la Suisse ne se réveille pas, les conséquences ne seront pas de simples embouteillages comme sur nos routes: nous perdrons totalement le contrôle de notre souveraineté. La Suisse ne doit pas rester figée comme «La belle au bois dormant» pendant que des villes modernes se construisent tout autour d’elle. Aucun prince charmant ne viendra nous sauver.