Pendant des décennies, Swissmedic a été une autorité fédérale comme les autres: stable, mais qui ne faisait pas trop rêver. Des rentrées stables d’environ 115 millions de francs lui assurait une existence confortable, même si ses activités étaient peu impressionnantes. Dire dans une soirée: «Je suis inspecteur à l’Institut suisse des produits thérapeutiques pour le secteur des dispositifs médicaux» ne vend probalement pas du rêve.
Mais l'institut, majoritairement financé par des émoluments – c'est-à-dire par les fournisseurs et les consommateurs, ainsi que par des fonds fédéraux – en a eu assez de son image de fonctionnaire indolent. Dès 2019, sous la direction de Raimund Bruhin, l'autorité de contrôle des médicaments souhaitait en profiter pour se mettre à la page: elle devait impérativement moderniser son système informatique en 2019.
Alors que les groupes pharmaceutiques avec lesquels elle collaborait étaient déjà fortement numérisés, l’instance d’autorisation avait encore des méthodes dépassées. Les processus complexes, les réseaux sociaux et les bases de données de Swissmedic devaient donc être modernisés sans tarder.
Sortir le grand jeu
Toutefois, à l'image d'autres organisations, l'entreprise hésitait à acheter le logiciel SAP, cher et détesté. Swissmedic souhaitait plutôt instaurer son propre environnement informatique.
Raimund Bruhin et ses collègues ont donc commencé à embaucher massivement des spécialistes externes afin d'ébaucher une solution propre à Swissmedic. Le projet s'appelait «Swissmedic 4.0». A l'interne, on parlait d'un programme de transformation «TSP». Des grands noms de la branche ont été engagés pour mettre un coup de pied dans la fourmilière.
Les ambitions de Raimund Bruhin étaient sans limite: Swissmedic se devait de renforcer sa visibilité et son influence. Cela se traduisait par des réunions coûteuses, des événements de réseautage, ainsi que la nomination de «stakeholder managers» chargés d’interagir avec les secteurs des technologies médicales et de la pharma, déjà en lien régulier avec l’autorité. Plusieurs sources internes nous ont confié que la critique était mal accueillie par la direction, qui la balayait.
Bruhin et... Bruhin
Selon eux, Raimund Bruhin disposait d’une large liberté d’action: le plus haut responsable stratégique, le président du conseil de Swissmedic, Lukas Bruhin – qui n'a toutefois aucun lien de parenté avec lui – lui aurait laissé les mains libres. Habitué à des environnements avec une importante marge de manœuvre, notamment en tant que président de la puissante SSR alémanique, Lukas Bruhin évoluait dans des cadres où la flexibilité est de mise. Détail notable: l’ensemble du processus se serait déroulé avec l’aval du Conseil fédéral. Jusqu’en 2023, le ministre de la Santé Alain Berset en assurait la direction politique, tandis que son secrétaire général de longue date n’était autre que Lukas Bruhin.
Mais peu à peu, la façade du nouveau monde de Swissmedic commençait à s'effondrer. L'armée de légionnaires externes en informatique ont progressivement grevé les finances, sans qu’aucun résultat exploitable ne se dégage véritablement. Résultat: «Swissmedic 4.0» risquait de tourner à l'échec, tandis qu'au sein du personnel, les tensions s'aggravaient.
Toute cette opération n’a pas été rendue publique dans l’immédiat. Ce n’est que dans le rapport annuel 2024 qu’apparaît, pour la première fois, une baisse des fonds propres, avec une chute brutale de 44 millions de francs. Plus de 27 millions de francs de dépenses informatiques sont indiquées, soit presque le double de l'année précédente. En 2023, le portail «Inside IT» rapportait par ailleurs qu'un plafond global de 122 millions de francs avait été approuvé pour des contrats informatiques étalés sur une période de huit ans.
Le fiasco derrière les beaux discours
A cette époque, les informaticiens organisaient des «TSP-Partys» après le travail, sans se soucier de la situation financière, au grand dam des collaborateurs qui ont dû renoncer à un repas de Noël à cause de la situation financière déplorable de 2025. Une telle mesure est connue dans l'économie privée – cela s'est également produit à Ringier – mais pas dans une administration subventionnée. La colère était d'autant plus vive que Swissmedic a décidé malgré tout de s'offrir une présence coûteuse au prestigieux World Economic Forum (WEF) de Davos.
Mais les failles ont commencé à émerger. Le 4 juin 2025, Swissmedic annonçait timidement dans un communiqué de presse que «Swissmedic 4.0» avait adopté une logique de prototype: lorsqu’un projet fonctionnait, il était poursuivi; en cas d’échec, il était abandonné selon l'approche «essai-erreur» (Trial and Error).
Mais entre les lignes, on comprend que l'institution fédérale fait face à un fiasco: la modernisation informatique reste inachevée, tandis que des dizaines de millions de francs ont été engloutis.
Swissmedic n'est pas la seule perdante; la place économique suisse en pâtit également. Le trou financier devrait être compensé par le secteur privé, notamment via des taxes d’environ 25 millions de francs imposées à la branche Medtech, déjà sous pression.
Swissmedic se défend
Interrogé à ce sujet, un porte-parole de Swissmedic défend le projet de modernisation. Il a affirmé qu’une «décision stratégique en faveur d’une infrastructure moderne, sécurisée et durable, ainsi que d’un mode de travail centré sur les données» s’imposait, en raison «de nombreux systèmes informatiques arrivés en fin de cycle de vie». Un système informatique moderne était également indispensable pour la coopération dans un contexte international. Le rapport final du programme TSP serait en cours d'élaboration et devrait être publié le 12 juin 2026, en même temps que le rapport d'activité.
Selon le porte-parole de Swissmedic, les coûts externes liés au développement de TSP se sont élevés à environ 27 millions de francs pour la période de 2022 à 2025. «Durant cette période, des experts externes ont été mobilisés dans divers domaines, notamment l’architecture, le développement logiciel, la transformation SAP, la sécurité informatique, la gestion de la qualité et la gestion de programmes.» Swissmedic précise encore que le programme TSP n’a pas été conçu comme un projet informatique ponctuel, mais comme une démarche de transformation pluriannuelle comprenant plusieurs sous-projets et étapes de mise en œuvre. La numérisation de Swissmedic se poursuit.
Contrôle par le CDF
Raimund Bruhin s'est mis en arrêt maladie en fin 2025, avant de prendre sa retraite. Cela ne l'a toutefois pas empêché de se présenter à la présidence de sa commune de résidence d'Urdorf (ZH).
Depuis le 1er janvier, Vincenza Trivigno a pris le relais. Elle met actuellement en œuvre un programme d'économies et fait table rase d'anciens privilèges. L’autorité de régulation ne disposait par exemple pas de règles claires en matière de télétravail: certains employés pouvaient rester absents du bureau durant plusieurs semaines. Une pratique jugée difficilement acceptable dans le secteur privé. La nouvelle direction a désormais instauré une présence obligatoire d’au moins 50%. Le syndicat s’y oppose fermement.
La question de savoir dans quelle mesure Swissmedic peut faire table rase du passé reste ouverte, d’autant que plusieurs responsables de l’époque sont toujours en poste. C’est notamment le cas du vice-directeur Philippe Girard ou du responsable de l’infrastructure et membre de la direction Daniel Leuenberger. Le rôle de Lukas Bruhin, président du conseil de l’institut depuis 2020, devrait lui aussi être scruté. Même Vincenza Trivigno, ancienne membre du conseil de fondation, pourrait être amenée à s’expliquer.
Comme l'a appris Blick, le Contrôle fédéral des finances (CDF) va se pencher sur cette affaire. Interrogé à ce sujet, un porte-parole du CDF a confirmé qu'un «examen des projets de numérisation» est prévu chez Swissmedic sous la référence PA-26628. Reste à voir si Swissmedic sera traitée comme une autorité parmi d’autres.