«Où est donc votre fierté?»
Le PDG de Lufthansa rejette en bloc les critiques visant Swiss

Malgré des critiques sur les tarifs et services, Lufthansa défend Swiss comme un acteur clé de l'aviation suisse. Son PDG, Carsten Spohr, insiste sur l'importance de Swiss dans la connectivité mondiale de la Suisse.
1/5
Le PDG de Lufthansa, Carsten Spohr, s'insurge contre les critiques à l'encontre de Swiss.
Photo: imago/Sven Simon

En bref

Généré par l’IA, vérifié par la rédaction
  • Le PDG de Lufthansa, Carsten Spohr aborde la modernisation de la flotte, la collaboration accrue avec le secteur militaire, et les défis économiques de la compagnie Swiss, filiale du groupe, notamment à Genève.
  • Malgré les critiques sur la rentabilité et les réductions budgétaires chez Swiss, Carsten Spohr défend les performances de la compagnie, affirmant qu'elle est la plus rentable du groupe Lufthansa et transporte aujourd'hui deux fois plus de passagers que Swissair autrefois.
  • Lufthansa prévoit d’investir entre 3 et 4 milliards de francs par an pour l’acquisition de 100 nouveaux avions dans les 100 prochaines semaines, avec l’objectif d’améliorer les services comme l’introduction d’Internet rapide sur les 850 appareils du groupe grâce à Starlink.
Raphael_Rauch (1).jpg
Raphael Rauch

Carsten Spohr, Lufthansa traverse une période de changement et mise sur la modernisation. La grue en plein vol sur votre logo sera-t-elle bientôt recouverte d'une tenue de camouflage?
Non. Mais le secteur militaire prend de plus en plus d’importance pour nous. Lufthansa Technik collabore avec l'armée allemande depuis sa création et transforme, entretient et assure le suivi technique d’avions de transport et de ravitaillement depuis des décennies. A présent, nous prenons également en charge des missions liées aux systèmes d’armes aériens. Cette prise en charge inclut aussi l’avion de la marine P-8A Poseidon ainsi que, à l'avenir, la maintenance de la flotte allemande d’hélicoptères CH-47 Chinook.

L’armée suisse n’est pas satisfaite de l’entreprise publique Ruag, notamment en ce qui concerne le F-18. Seriez-vous prêts à assurer la maintenance du F-35?
Si la Suisse nous contacte, nous examinerons immédiatement la question.

D’où tirez-vous ce savoir-faire?
Un avion reste un avion: les processus de travail sont similaires. Environ un avion de ligne sur cinq dans le monde est sous contrat avec nous.

Cette incursion dans le secteur de la défense n’est-elle pas risquée? Certains investisseurs préfèrent miser sur des entreprises civiles.
Nous sommes surpris par l’accueil positif de nos collaborateurs et de nos investisseurs. Le secteur de la défense de Lufthansa Technik est le seul à recevoir autant de candidatures par rapport à d'autres secteurs. Les investisseurs et les collaborateurs le savent: notre environnement libéral en Europe n’est pas le fruit du hasard. Nous voulons contribuer à la sécurité et l’avenir de l’Europe.

Alliés face aux taxes américaines

Le PDG de Swiss, Jens Fehlinger, s’est rendu à Washington l’année dernière et a proposé que Lufthansa importe des avions Boeing via la Suisse plutôt que via Malte. Cette transaction aurait été bénéfique pour la balance commerciale. Pourquoi ce projet n’a-t-il pas abouti?
Depuis des années déjà, nous n’importons plus via Malte, mais directement depuis l’Allemagne. Heureusement, les droits de douane initialement menacés sur les importations d’avions n’ont pas été appliqués. De plus, il existe un taux d’imposition minimum mondial de 15%. Il n’y aurait donc aucun avantage fiscal, ni à Malte ni en Suisse.

Cela signifie-t-il que l’idée d’une société d’importation suisse a été abandonnée?
Oui. Si les droits de douane avaient été instaurés par l’administration américaine, nous aurions été prêts à proposer une solution pour soutenir la Suisse. Mais cela n’est plus nécessaire à l’heure actuelle.

Le «paradis» suisse

Les Suisses s’indignent lorsque Lufthansa fait grève. Parallèlement, chez nos voisins, Air France n’a plus fait grève depuis des années. Pourquoi les Français s'en sortent mieux?
Eviter les grèves n’est pas un problème. Il suffit de satisfaire toutes les demandes des syndicats. Mais cela ne permet pas de garantir les emplois, au contraire, cela les met en péril. Lufthansa Cityline en est un triste exemple. Pendant de longues années, l'entreprise a accédé à trop de demandes. Au final, elle perdait un demi-million d’euros par jour, n’était plus viable au long terme, et il ne restait plus d’autre issue que sa mise à l’arrêt définitive.

La Suisse, avec ses syndicats peu puissants, doit être un véritable paradis pour vous!
Tout le monde dans le pays profite des conditions d’implantation de la Suisse, y compris les collaborateurs qui occupent les emplois les plus stables de tout le groupe Lufthansa. Swiss est la compagnie la plus rentable: sa flotte est la plus moderne du groupe, elle fonctionne à merveille et connaît une croissance plus forte que la marque principale de Lufthansa.

Alors pourquoi Swiss doit-elle réaliser 10% d’économies et licencier du personnel?
Au sein du groupe Lufthansa, nous réduisons les effectifs administratifs de 20%. Chez Swiss, cette réduction n’est que de 10%, car Swiss dispose déjà d’une structure assez allégée. Grâce à notre nouvelle organisation, mais aussi à l’intelligence artificielle (IA), nous pouvons accroître l’efficacité de notre administration. Tout le monde doit y mettre du sien.

L’artisanat est considéré comme un secteur à l’abri de l’IA. Qu'en est-il de l’aviation?
Quand j’étais jeune, les études en gestion d’entreprise étaient à la mode, mais aujourd'hui, je ne recommanderais pas ce cursus à mes filles. En effet, dans vingt ans, les banques et les assurances auront une structure radicalement différente de celle d’aujourd’hui. Toutefois, une compagnie aérienne aura encore besoin de beaucoup de personnel à l’avenir. Nous sommes l’un des rares secteurs de l’économie réelle qui, en tant qu’industrie d’avenir, continue de croître régulièrement à l’échelle mondiale et dans lequel l’Europe joue un rôle de premier plan.

L'Allemagne devrait s'inspirer de la Suisse

L’Allemagne est souvent surnommée «l’homme malade de l’Europe». Cette situation représente-t-elle un risque pour vous?
Le groupe Lufthansa ne réalise plus que 20% de son chiffre d’affaires en Allemagne, mais bien sûr, il constitue un élément important de l’infrastructure de ce qui reste la troisième économie mondiale. Malgré tout, une chose est sûre: l’Allemagne a urgemment besoin de réformes. Il suffit de jeter un coup d’œil à la Suisse pour s’en rendre compte.

A quoi faites-vous référence?
Les Suisses travaillent plus d'heures par semaine que les Allemands et bénéficient pourtant d’une meilleure qualité de vie. Le taux d’absentéisme pour cause de maladie, plus faible en Suisse, m’impressionne également. L’économie allemande n’a pas besoin de se tourner vers l’Asie pour apprendre. Il suffit de jeter un œil de l’autre côté de la frontière suisse.

Des rumeurs de rachat

Swiss est dans le rouge à Genève. Le site est-il menacé?
Nous voulons être la compagnie aérienne de la Suisse, pas seulement de l’agglomération de Zurich. C’est pourquoi nous nous battons pour mettre en place des modèles viables à Genève. D'ailleurs, notre principal concurrent à Genève fait justement l’objet d’un rachat. Nous ne savons pas ce que le nouvel investisseur compte faire de cette compagnie. Il reste donc des inconnues dans l'équation, mais j’insiste: indépendamment de cette situation, nous souhaitons continuer à être présents pour l’ensemble de la Suisse.

Pourquoi n’avez-vous pas voulu racheter Easyjet?
Nous concentrons notre croissance sur les hubs et les liaisons long-courriers. Pour les liaisons point à point, nous avons Eurowings.

Air Baltic connaît des difficultés financières. Pourquoi ne rachetez-vous pas cette compagnie? Vous dépendez pourtant des avions d’Air Baltic.
L’activité d’Air Baltic est de plus en plus axée sur la mise à disposition de capacités à d’autres compagnies aériennes. Elle dispose de trop d’avions pour ses propres besoins sur son marché national, voilà pourquoi elle peut voler pour nous. Nous détenons une participation de 10% dans Air Baltic et n’envisageons pas de l’augmenter.

Une fierté nationale?

Cela vous dérange-t-il que Lufthansa ait une mauvaise image en Suisse?
C’est peut-être le cas sur les réseaux sociaux. Mais quand je regarde nos taux de remplissage et nos chiffres de vente, je ne peux pas le confirmer.

Une partie de la direction de Swiss voulait empêcher que la grue en plein vol de votre logo figure sur les avions de Swiss à l’avenir, et empêcher que le groupe Lufthansa soit mentionné dans les annonces à bord.
Chacun d’entre nous en Europe est trop petit à lui seul. Ce n’est qu’ensemble que nous sommes en mesure d’être numéro un en Europe et numéro quatre dans le monde. Nous sommes fiers que Swiss fasse partie de notre groupe. Et Swiss tire profit de son appartenance au groupe Lufthansa.

Pourquoi avez-vous décidé de ne pas nommer un président du conseil d’administration indépendant chez Swiss et nommé votre protégé Dieter Vranckx?
Lorsqu’une entreprise appartient à 100% à une autre entreprise, il est d’usage que la responsabilité au sein du conseil d’administration soit assumée en interne.

Pourtant cela n'a pas toujours été le cas, Reto Francioni n’était pas à votre service pour le meilleur et pour le pire.
Historiquement, c’était différent, vous avez raison et Reto Francioni a beaucoup apporté à Swiss. Mais entre-temps, tout le monde a bien compris que Swiss est intégrée au groupe Lufthansa. Je n’aurais pu imaginer la nomination d’une personne extérieure à Lufthansa que comme une continuation nostalgique, mais cela n’a rien à voir avec la réalité des affaires.

Dieter Vranckx est responsable de Swiss et d’Austrian. En même temps, c’est votre collègue au sein du comité de direction et il doit penser à sa prime. Ne voyez-vous pas là un risque en matière de gouvernance?
Il préside également le conseil d’administration de Brussels Airlines. Je ne vois pas là d’objectifs contradictoires. Il n’y a qu’un seul groupe Lufthansa avec une seule action Lufthansa. Nous avons un objectif d’entreprise commun, tout le monde doit donc tirer à la même corde.

«
Swiss est aujourd’hui une réussite et le restera. Elle transporte aujourd’hui deux fois plus de passagers que Swissair.
»

Dieter Vranckx a terni l’image de Swiss: il a externalisé des vols vers Air Baltic, réduit les services et pas suffisamment formé de pilotes. Pourquoi lui faites-vous confiance?
Avec Dieter Vranckx, Swiss a réalisé le meilleur résultat de son histoire. Pour moi, c’est une réussite.

La satisfaction client ne compte-t-elle pas pour vous?
Au contraire. La satisfaction client et la réussite financière vont de pair. Pendant la pandémie, toutes les compagnies aériennes ont vu leur satisfaction client baisser. Depuis, elle augmente chaque mois même si nous ne sommes pas encore là où nous voulons être. Mais permettez-moi de clarifier un point!

Lequel?
Je ne comprends pas tout à fait votre critique à l’égard de l’une des entreprises les plus brillantes de Suisse. Où est donc la fierté envers Swiss? Ne vous réjouissez-vous pas de vivre dans un pays qui est relié au monde entier grâce à une compagnie aérienne haut de gamme comme celle-ci?

Sur les courtes distances, vous n’êtes plus une compagnie aérienne haut de gamme. Je vous considère comme si vous étiez le vendeur de chocolat le plus cher de Suisse. En d'autres termes, pour la même quantité de chocolat, je dois débourser bien plus chez vous que chez Easyjet.
Je suis fier que nous proposions du chocolat suisse de qualité. Swiss est aujourd’hui une réussite et le restera. Elle transporte aujourd’hui deux fois plus de passagers que Swissair. De nombreux dirigeants de compagnies aériennes m’envient le fait que Swiss nous appartienne.

Bientôt Internet dans l'avion?

Où en est votre projet de proposer à nouveau des boissons gratuites en classe économique sur les vols courts?
Nous en avons discuté en interne, mais nous avons pour l’instant décidé de ne pas le faire, car ce n’est plus la norme dans le secteur. Environ un tiers de nos clients souhaite avant tout voyager à moindre coût. Le passager qui souhaite plus d'options doit payer un supplément. A l’avenir, les passagers qui n’ont pas de bagage à main pourront également réaliser des économies grâce à cette mesure.

«
C’est le marché qui détermine le prix: personne ne vend plus cher qu’il ne le peut et personne ne vend moins cher qu’il ne le doit.
»

Vous réalisez d’énormes bénéfices avec Swiss. Pourquoi n’y a-t-il plus de boisson gratuite comme autrefois?
Nous réalisons en moyenne 10 euros de bénéfice par passager. Au cours des 100 prochaines semaines, le groupe Lufthansa recevra 100 nouveaux avions. Lorsque l’on investit chaque année entre trois et quatre milliards dans de nouveaux appareils, il faut examiner très attentivement que le modèle économique fonctionne d’un point de vue commercial.

Comment calculez-vous exactement vos tarifs aériens, à part en vous disant qu'il faut traire un peu plus ces formidables vaches laitières que sont les Suisses?
Ce n’est pas vrai. Si l’on se base sur le pouvoir d’achat, la Suisse s’en sort bien en comparaison internationale. C’est le marché qui détermine le prix: personne ne vend plus cher qu’il ne le peut et personne ne vend moins cher qu’il ne le doit.

On a néanmoins l’impression de se faire avoir quand les vols de Swiss depuis Milan coûtent deux fois moins cher.
Les liaisons directes sont partout plus chères que les liaisons avec correspondance. Cela vaut pour toutes les compagnies aériennes.

Il n’y a toujours pas d’Internet sur les vols court de Swiss alors que c’est depuis longtemps la norme chez Lufthansa.
Les premiers appareils de Swiss seront équipés avec Starlink dès cette année. Dans les années à venir, nous disposerons enfin d’une connexion Internet suffisamment rapide sur l’ensemble des 850 avions du groupe. Jusqu’à présent, la qualité de la connexion chute lorsque trop de passagers sont connectés en même temps. D’ailleurs, lors des négociations avec Starlink, j’ai compris pourquoi Elon Musk est l’homme le plus riche du monde (rires).

Que pensez-vous de votre taux de représentation féminine de 0% au sein de la direction et du conseil d’administration de Swiss et d’Edelweiss?
Je n’en suis pas satisfait, notre objectif est de 25%. Nous essayons d’augmenter encore cette proportion en soutenant concrètement les jeunes talents féminins. Nous y sommes parvenus pour l’ensemble du groupe, mais pas encore en Suisse.

Vous fêterez vos 60 ans en décembre, votre contrat de travail court jusqu’en 2028. Combien de temps resterez-vous à la tête de Lufthansa?
Si ma femme et mon conseil de surveillance me le permettent, je m’engage bien sûr à aller jusqu’au bout de mon contrat, c’est-à-dire jusqu’en décembre 2028.

Articles les plus lus