Ces «bullshit jobs» coûtent des milliards
La Suisse croule sous la bureaucratie et les jobs «inutiles»

La bureaucratie suisse grossit bien plus vite que le nombre de contribuables. Selon cette analyse, la bureaucratie et les «bullshit jobs» coûteraient près de 30 milliards par an. Une seule chose pourrait changer la donne: l'intelligence artificielle.
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L’Etat suisse grossit bien plus vite que la population qui le finance.
Photo: Getty Images
Rolf Cavalli

La Suisse est en plein débat sur le nombre d’étrangers autorisés à entrer dans le pays. Dans trois semaines, les citoyens voteront à ce sujet. Mais pendant ce temps, une autre urgence nationale grandit dans l’indifférence générale: la bureaucratie.

Entre 2011 et 2022, le secteur public a progressé de 19,3%. Sur la même période, le secteur privé a augmenté de 14% et la population de 10,8%. Autrement dit, l’Etat grossit presque deux fois plus vite que la société qui le finance. Le Suisse moderne ne produit plus seulement des biens et des services. Il produit aussi de plus en plus de preuves qu’il a correctement effectué son travail.

Au sein de la Confédération, les postes chargés de coordonner, harmoniser ou superviser les processus se multiplient. Sous-chefs, responsables intermédiaires ou spécialistes de la communication forment désormais de véritables armées administratives.

Remplir un formulaire devient une performance

L’anthropologue britannique David Graeber avait proposé le terme de «bullshit jobs» pour désigner ces emplois qu’il jugeait dépourvus d’utilité réelle. Cet anarchiste de gauche mettait déjà en garde contre des sociétés modernes qui créent toujours plus de postes administratifs destinés à s’autoalimenter. Aujourd’hui, ceux qui se réclament de la gauche défendent souvent ces appareils bureaucratiques.

La bureaucratie se développe parfois par peur. Chaque nouvelle règle est censée empêcher le prochain scandale. Mais elle prospère surtout pour une autre raison, décrite par l’économiste Mathias Binswanger: «Ces métiers inutiles garantissent le plein emploi.» Lorsque les performances deviennent difficiles à mesurer, les processus prennent le dessus. Ce ne sont plus les résultats qui comptent, mais l’activité elle-même. Celui qui remplit un formulaire a l’impression d’avoir travaillé.

L’Etat contrôle. Les entreprises créent des départements de conformité. L’administration contrôle les entreprises, qui contrôlent à leur tour leurs collaborateurs. Puis certaines personnes finissent par contrôler d’autres personnes chargées de vérifier si tout a bien été contrôlé. Une machine qui tourne sur elle-même se met alors en place, au détriment du reste.

La SSR aussi pointée du doigt

Selon cette logique, des institutions comme la SSR reproduisent le même schéma. Lorsqu’il faut économiser, ce sont souvent les émissions qui disparaissent en premier. Pourtant, une grande partie des plus de 5700 postes à plein temps ne se trouve pas dans les rédactions qui enquêtent, réalisent des interviews ou tournent des reportages, mais dans l’administration du groupe audiovisuel. Le contenu est réduit, tandis que les coûts continuent d’augmenter.

Le phénomène est particulièrement visible dans la santé. A l’Hôpital universitaire de Zurich, les médecins consacraient déjà près de 40% de leur temps de travail à des tâches administratives. L’établissement comptait en parallèle un poste administratif pour deux soignants.

Les coûts de cette bureaucratie jugée évitable sont estimés à environ 30 milliards de francs par an en Suisse. Cela représenterait près de 55’900 équivalents plein temps. Autant de travailleurs qui manquent ensuite dans des secteurs productifs comme l’enseignement, l’ingénierie, les ateliers ou les hôpitaux.

L'intelligence artificielle comme menace

L’être humain supprime rarement ses propres postes. Aucun politicien ne réduit sans nécessité les emplois occupés par ses électeurs. Aucun appareil administratif ne se démantèle spontanément. Selon cette vision, une autre force pourrait toutefois changer la donne: l’intelligence artificielle.

L’IA devrait d’abord bouleverser le secteur privé. Goldman Sachs estime que 46% des tâches de bureau pourraient être automatisées. Les premiers emplois menacés ne seraient pas ceux des artisans ou des infirmiers, mais ceux liés aux présentations PowerPoint, aux procès-verbaux ou aux réunions de projet.

L’Etat, lui, résistera probablement plus longtemps. Les administrations n’ont ni concurrence directe ni risque de faillite. Mais tôt ou tard, l’IA pourrait également rendre des milliers de tâches administratives superflues. Ce que l’humain ne fait pas volontairement, la machine pourrait finir par l’imposer.

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