L'autre scrutin du 14 juin
Salaire minimum à 23 francs: le grand imbroglio vaudois

Entre une gauche qui veut un filet de sécurité pour tous et un Conseil d'Etat qui prône la souplesse, le débat sur le salaire minimum s'enlise. Pendant que la «Suisse à 10 millions» capte la lumière, les bas salaires vaudois attendent dans l'ombre d'un scrutin complexe.
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Arnaud Bouverat, coprésident du comité d'initiative, Samuel Bendahan, conseiller national socialiste et Gabriella Lima, copésidente du comite d'initiative, au lancement de la campagne «Pour un salaire minimum cantonal», fin avril à Lausanne.
Photo: KEYSTONE
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Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

Une idée généreuse suffit-elle à faire une campagne qui claque ? Pas sûr.

A un mois de la votation dans le canton de Vaud, le futur salaire minimum à 23 francs de l’heure semble étrangement étouffé. Ecrasé par le fracas de la «Suisse à 10 millions», le débat peine à sortir des salles de presse. Pourtant, derrière les sigles barbares (CCT, CTT), c’est la vie de plus de 20'000 salariés qui se joue le 17 mai prochain.

Le duel des architectures

Sur le papier, c'est limpide: peut-on bosser à plein temps dans le canton de Vaud et ne pas pouvoir boucler ses fins de mois? La gauche et les syndicats disent «non» avec deux initiatives. Ils veulent un plancher ferme, indexé au coût de la vie, gravé dans le marbre de la Constitution.

Le Conseil d’Etat, emmené par une Isabelle Moret qui brandit le drapeau du pragmatisme, répond aussi «non»... mais avec des nuances qui changent tout. Son contre-projet, c'est le salaire minimum «oui, mais». La différence? Les conventions collectives de travail (CCT). Si votre branche a déjà un accord obligatoire, c’est lui qui prime, même s'il paie moins que les 23 francs syndicaux.

La tactique de la ceinture et des bretelles

Mais pourquoi diable s’infliger deux initiatives pour une seule cause? C’est la botte secrète – ou le boulet administratif, c’est selon – de la gauche syndicale. En doublant la mise, les initiants jouent la sécurité maximale: une modification de la Constitution pour graver le principe d’un salaire digne dans le marbre, et une loi pour l’application concrète des 23 francs.

C’est la tactique de la ceinture et des bretelles. Si le peuple n’approuvait que le principe, le Grand Conseil aurait alors la main pour tricoter une loi à sa sauce. En lançant ce double assaut, les syndicats tentent de verrouiller le coffre-fort pour éviter que la promesse des 23 francs ne s’évapore dans les couloirs du Parlement. Un billard à trois bandes qui force aujourd’hui les Vaudois à cocher pas moins de cinq cases sur leur bulletin de vote.

Résultat? L'électeur se retrouve face à une multitude de menus. Du complet (avec un oui aux deux initiatives avec un bouclier pour tous, sans exception) à celui à la carte (Contre-projet on protège, mais on laisse respirer les branches sous CCT) en passant par le jeûne complet (Centre Patronal, pas d'intervention étatique, le marché s'occupe de tout.) Dans ces conditions, le choix du menu découverte de l’abstention pourrait être tentant.

Moret contre la «rigidité»

La conseillère d'Etat PLR ne s'en cache pas: elle veut éviter le piège de la bureaucratie froide. Sa philosophie ? «Même objectif social, mais davantage de souplesse économique.» Pour le gouvernement, l'Etat ne doit intervenir que là où le dialogue social est en panne.

Le contre-projet multiplie donc les garde-fous. Les jeunes de moins de 25 ans en formation, les jobs d'été, les au pair ou les membres de la famille actifs dans l'entreprise: tout ce petit monde échappe au couperet des 23 francs. Une «adaptation aux réalités» pour les uns, une «coquille vide» pour le syndicat Unia.

L’ombre de Genève

Pour comprendre la bataille vaudoise, il faut regarder chez le voisin. A Genève, depuis 2020, le salaire minimum n’est pas encore devenu l’institution prévue (24,59 fr. en 2026). Les Genevois ont dû retourner aux urnes ce printemps pour corriger le tir sur les jobs d'été, devenus inabordables pour les associations.

Vaud a retenu la leçon, mais l'interprète à sa sauce. Là où Genève crée un tarif réduit, le contre-projet vaudois sort carrément ces jeunes du dispositif. Un pragmatisme qui fait grincer des dents à gauche, où l'on craint que les secteurs de la vente, de l'hôtellerie ou de la restauration ne restent sur le carreau faute de protection réelle.

C'est le paradoxe de ce scrutin: même le camp d'en face n'est pas uni. Si le gouvernement défend sa «voie médiane», le Centre Patronal joue les puristes. Pour lui, c'est «ni l'un, ni l'autre». Olivier Rau, son directeur de la politique, l'a martelé: la politique salariale n'est pas l'affaire de l'Etat. Point barre.

Guerre des chiffres ou dialogue de sourds?

Dans l'arène numérique, les partisans du «double non» agitent le spectre d'une économie à genoux, citant une explosion de l'aide sociale à Genève qui – petit détail chronologique – a commencé bien avant l'arrivée du salaire minimum. A l'inverse, les syndicats dépeignent le contre-projet comme un permis de payer «au rabais». La réalité, moins spectaculaire, se niche entre les deux.

A Genève, le SMIC n'a été ni le grand soir, ni la fin du monde: il a simplement agi comme un médicament puissant. Il a soigné la précarité de milliers de travailleurs, mais il a aussi forcé les petites structures à des calculs d'apothicaire pour ne pas augmenter le prix du café ou du croissant. Le vrai débat vaudois est là: est-on prêt à payer son pain quelques centimes de plus pour garantir qu'aucune vendeuse ne gagne moins de 23 francs?

Pourquoi ça ne décolle pas?

Soyons honnêtes: le bulletin de vote ressemble à un examen de droit constitutionnel. Face à l'émotion brute des débats sur l'immigration, le salaire minimum exige de sortir la calculette et de comprendre la hiérarchie des normes.

Pourtant, le chiffre est là: 5 à 6% des salariés vaudois gagnent moins que ce futur seuil. Une zone grise de travailleurs de l'ombre que la politique peine, pour l'instant, à mettre en pleine lumière. Le 14 juin, les Vaudois ne voteront pas seulement pour un montant, mais pour une vision de la dignité. Reste à savoir si elle passera la rampe de la complexité.

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