Scandale outre-Sarine
Malgré les soupçons, un éducateur aurait abusé d'enfants sans être inquiété

Tobias*, employé en crèche, est accusé d'avoir abusé d'au moins 15 enfants dans les régions de Winterthur et de Berne. De nouveaux détails de l'affaire émergent désormais, et l'échec des mécanismes de contrôle des autorités apparaît clairement.
Âge de 33 ans, l'employé est accusé d'avoir abusé d'au moins 15 enfants et d'avoir filmé ses actes. Il a été placé en détention.
Photo: Keystone
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Karin Frautschi

Tobias*, 33 ans, éducateur en crèche, est accusé d'avoir abusé sexuellement d'au moins 15 enfants entre 2021 et 2023. Si ces accusations se confirment, des signaux d’alerte auraient été identifiés bien plus tôt qu’on ne le pensait jusqu’ici. Selon les enquêteurs, l’éducateur aurait filmé certains de ses actes commis à Berne et à Winterthour. D’après la SRF, il aurait en grande partie avoué les faits.

Une chose est sûre: tous les mécanismes de contrôle des autorités ont échoué. Bien que diverses accusations aient été portées contre l'homme depuis 2020, personne ne l'a arrêté. Selon la «NZZ am Sonntag», deux mères et une stagiaire de la crèche de Winterthur avaient pourtant fait part de soupçons concrets avant que la direction ne porte plainte contre son employé, durant l’été 2022. Ainsi, malgré les avertissements, d’autres enfants ont été victimes de ses agissements. Comment est-ce possible?

Nouvel emploi malgré l'enquête en cours

Alors que les autorités zurichoises enquêtaient sur le trentenaire, celui-ci a été en congé maladie pendant près de cinq mois. Fin 2022, il a quitté son poste à Winterthur et a trouvé peu après – malgré l'enquête en cours – un nouvel emploi d'éducateur en crèche à Berne. Tobias aurait alors à nouveau abusé sexuellement d'enfants.

Malgré cela, le parquet de Zurich a classé l'affaire sans suite faute de preuves. Ses crimes n'ont été révélés qu'à la fin de l'année 2023, lorsqu'il a été surpris par hasard en train de consulter de la pornographie infantile en ligne. Lors d'une perquisition à son domicile, la police a finalement découvert des vidéos de ses actes commis dans les crèches.

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Les tribunaux ordonnent souvent que les parents ne puissent voir leurs enfants que sous surveillance jusqu’à ce que les soupçons soient levés. (...) Il serait également intéressant d'envisager des restrictions similaires dans le cadre professionnel
Dominik Galliker, directeur général de Beforemore
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De leur côté, les experts s'interrogent également sur cette absence d'intervention. Beforemore – l'organisme spécialisé dans la prévention et le conseil en matière de pédophilie et d'abus sexuels sur mineurs – exige que des éclaircissements soient fait sur cette affaire. Les crèches et les structures d'accueil de jeunes enfants devraient notamment procéder à un examen rigoureux de leurs normes.

«Nous sommes clairement favorables à la mise en place de systèmes d’alerte supplémentaires.», affirme Dominik Galliker, directeur général de Beforemore. Il ajoute: «En cas de suspicion de violence sexuelle sur un enfant au sein d’une famille, les tribunaux ordonnent souvent que les parents ne puissent voir leurs enfants que sous surveillance jusqu’à ce que les soupçons soient levés. Du point de vue de la protection de l'enfance, il serait également intéressant d'envisager des restrictions similaires dans le cadre professionnel et pendant les loisirs.»

Cela signifie que Tobias aurait pu être suspendu de ses fonctions dès que les premiers soupçons ont pesé sur lui. Même si, puisqu'il n'a pas été condamné par la suite, cette mesure n'aurait été que provisoire. Selon les médias, cela s'explique en partie par le refus de l'une des victimes, âgée de quatre ans, de témoigner auprès de la police. Il ne semble pas y avoir eu de perquisition au domicile du suspect.

Les limites de la loi

L'avocat André Kuhn explique notamment que si l'homme a pu trouver un nouvel emploi d'éducateur en crèche malgré l'enquête en cours, c'est en raison de la présomption d'innocence, qui s'applique jusqu'à ce qu'un jugement définitif soit rendu. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'une interdiction d'exercer pourrait être prononcée.

L'avocat ajoute que si les autorités ont des soupçons sérieux à l'encontre d'un prévenu, elles peuvent décider, pendant la procédure pénale en cours, de lui interdire temporairement d'exercer toute activité impliquant des enfants. Néanmoins: «Les conditions pour imposer une telle mesure sont très strictes – presque aussi strictes que pour la détention provisoire.», tempère l'avocat.

Il souligne: «Si le parquet de Zurich avait imposé une telle obligation dans le cas de Tobias, cela aurait été injustifié, car les soupçons d'infraction étaient trop faibles à l'époque pour engager des poursuites pénales.»

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Nous recommandons aux crèches d'aborder la question de la proximité et de la distance dans leurs offres d'emploi et lors des entretiens d'embauche. Cela peut avoir un effet dissuasif sur les agresseurs potentiels
Kathrin Zehnder, chercheuse en sciences sociales pour l'organisme «begleitbüro»
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Par conséquent, la crèche de Winterthur a agi en toute légalité en ne signalant pas la situation du trentenaire à son nouvel employeur à Berne pendant l'enquête policière. «Dans ce genre de cas, l'employeur doit veiller à ne pas se rendre lui-même passible de poursuites pour diffamation», précise-t-il.

Par ailleurs, une enquête en cours n'apparaît ni dans l'extrait de casier judiciaire ni sur l'extrait spécial à usage privé, pourtant exigé systématiquement lors du recrutement d'enseignants. Ce dernier répertorie les condamnations assorties d'une interdiction d'exercer une profession ou d'entrer en contact avec des mineurs.

Défis dans le quotidien des crèches

«Nous recommandons aux crèches d'aborder la question de la proximité et de la distance dans leurs offres d'emploi et lors des entretiens d'embauche. Cela peut avoir un effet dissuasif sur les agresseurs potentiels», explique la chercheuse en sciences sociales Kathrin Zehnder, de l'organisme «begleitbüro», qui accompagne les institutions telles que les garderies ou les écoles en matière de protection.

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Malheureusement, un examen attentif est souvent perçu comme de la méfiance, mais c'est le seul moyen d'identifier les cas
Kathrin Zehnder, chercheuse en sciences sociales pour l'organisme «begleitbüro»
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Dans la pratique quotidienne, il est souvent difficile d'appliquer les règles écrites, comme le principe de la double surveillance. Le spécialiste s'interroge: «Qui vérifie si une personne se trouve seule avec des enfants dans la chambre? Qui est-ce qui signale à qui si les consignes ne sont pas respectées?»

«Malheureusement, un examen attentif est souvent perçu comme de la méfiance, mais c'est le seul moyen d'identifier les cas», explique-t-elle. Or, il est important que tous les membres du personnel, les tuteurs légaux et les enfants sachent à qui s'adresser en cas de problème. En cas de suspicion de violence sexuel, des mesures de protection de l'enfance doivent être prises jusqu'à ce que l'affaire soit élucidée.

«Nous avons besoin d'un meilleur système»

Sefika Garibovic, spécialiste des milieux de l'éducation, déplore pour sa part le manque de considération dont souffrent souvent les parents dans ce genre de situations: « Ils paient plusieurs milliers de francs pour les crèches, impliquant aussi la sécurité de leurs enfants. Lorsque de tels cas se produisent, c'est un abus de confiance.»

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En Suisse, les personnes qui travaillent avec des enfants ne sont pas suffisamment contrôlées.
Sefika Garibovic, spécialiste des milieux de l'éducation
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Elle exige des comptes aux autorités éducatives et aux présidents des conseils scolaires. «Il nous faut un meilleur système», déclare Sefika Garibovic, avant d'ajouter: «En Suisse, les personnes qui travaillent avec des enfants ne sont pas suffisamment contrôlées.» Les enfants victimes de tels incidents sont profondément traumatisés. «Leur vie est brisée», déplore-t-elle.

*Nom d'emprunt

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