Les suspects ont été relâchés
Un clan mafieux de Berlin sème la peur chez des avocats suisses

Début février, à Saint-Gall, des hommes masqués, armés de battes de baseball et de gaz au poivre, ont menacé la famille d'avocats Ghaemmaghami. La police a arrêté trois suspects, mais ils ont été relâchés le lendemain.
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La famille d'avocats Ghaemmaghami de Walenstadt (SG): les frères Páyá (à gauche) et Payám et leur père, Assad Ghaemmaghami.
Photo: Sebastian Babic
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Sebastian Babic

C’est un scénario digne d’un polar qui secoue le canton de Saint-Gall. La famille d’avocats Ghaemmaghami, installée à Walenstadt, se dit menacée par l’un des clans les plus redoutables d’Allemagne: les Abou-Chaker. Ses membres sont régulièrement associés au crime organisé, à des descentes de police et à des procès retentissants.

Les faits se sont déroulés les 8 et 9 février derniers. Plusieurs individus suspects ont été repérés rôdant autour du domicile et du cabinet de la famille Ghaemmaghami. Les images de vidéosurveillance sont formelles: les hommes sont masqués, portent des gants en latex bleus et l’un d’eux brandit ostensiblement une batte de baseball.

Les auteurs se contredisent

Alertée par des voisins vigilants au petit matin du 9 février, la police intervient rapidement. Lors d'une opération d'envergure, les agents interceptent une BMW 730d immatriculée à Zurich. A bord, trois hommes et un arsenal pour le moins suspect: cagoule, bombe lacrymogène, batte de baseball et plus de 5'000 euros en liquide. L'enquête est ouverte.

Interrogés, les suspects s'enferrent dans des explications absurdes. Les deux passagers jurent être venus à Walenstadt simplement pour «admirer le lever du soleil». Le conducteur, Ahmed A.*, livre une version plus sombre: «Je cherchais les assassins de mes deux cousins!». Quant au matériel trouvé dans l'habitacle? La batte serait un «cadeau d'un inconnu», la cagoule servirait à «faire de la luge» (bien qu'il admette ne pas savoir skier) et les liasses de billets serviraient à payer le coût de la vie élevé en Suisse. «C'est cher la Suisse.»

Des déclarations qui susciteraient la curiosité de n'importe quel détective amateur. Malgré ces profils inquiétants — l’un des prévenus est lié au crime organisé et un autre est connu pour des faits de violence grave — la justice saint-galloise ordonne leur remise en liberté après seulement 48 heures. Une simple condamnation par ordonnance pénale (amendes) a suffi à clore l'incident pour le parquet, sans qu'aucune enquête sur les commanditaires ne soit lancée.

Menacé par le clan Abou Chaker?

Pour Paya Ghaemmaghami, l'indignation est totale. Le lien avec le crime organisé berlinois était pourtant à portée «de quelques clics»: le cousin d'Ahmed A. n'était autre qu'un membre influent du clan Abou-Chaker, dont les funérailles avaient rassemblé plus de 1'000 personnes à Berlin, selon le journal «Bild».

«Toute cette opération n'était qu'une ruse pour nous empêcher d'assister à l'audience. Les images parlent d'elles-mêmes. Sinon, pourquoi les agresseurs auraient-ils été armés et porteraient-ils des gants en latex?», affirment les Ghaemmaghami. 

Les autorités prennent des pincettes

Les Ghaemmaghamis ignorent l'origine de la menace. La famille d'avocats soupçonne cependant que cette incursion soit liée à un dossier qu'elle traite depuis des années. «Depuis plusieurs années, nous représentons un client escroqué par un concessionnaire automobile.» Ils ont obtenu des millions d'euros de dommages et intérêts pour ce client. «Le concessionnaire se vantait de ses liens avec des gangs de motards et de grandes familles berlinoises», expliquent-ils. «Notre client avait déjà été menacé de la même manière en 2019.» Même alors, le parquet n'avait quasiment pas réagi, bien que le concessionnaire fût désigné comme principal suspect dans l'acte d'accusation et que l'auteur des faits ait été condamné. «Le parquet n'ayant pas fait son travail correctement, il a pu disparaitre.» Un procès contre le concessionnaire était prévu en février.

Que se passe-t-il donc à Walenstadt? Sollicitées par Blick, les autorités se retranchent derrière la procédure: «Au vu des éléments d’enquête recueillis, le dossier des trois personnes interpellées était prêt à être jugé. Trois mandats d’arrêt ont donc été prononcés et les conditions justifiant une détention provisoire n’étaient plus réunies.» Le parquet de Saint-Gall a indiqué ne pas pouvoir faire d’autres commentaires en raison de la procédure en cours. La NZZ a couvert l’affaire jeudi. 

Les Ghaemmaghamis insistent. «En réalité, notre appel contre les sanctions a été accepté et des mesures d’enquête complémentaires ont été ordonnées – mais bien trop tard. Il est évident que les autorités policières saint-galloises ne semblent pas motivées à faire la lumière sur cette affaire.»

* Nom modifié

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