Ils sont au fond des urnes marseillaises pour le premier tour des élections municipales françaises ce dimanche 15 mars. Ils seront peut-être, lors du second tour le 22 mars, les arbitres de la réélection, ou non, du maire socialiste sortant Benoît Payan. Ils sont guetteurs, tueurs à gages, comptables véreux, élus et avocats corrompus.
Tous sont aux ordres du groupe criminel aujourd'hui le plus puissant du grand port méridional en France: la DZ Mafia, contre laquelle les autorités ont mené un grand coup de filet lundi 9 mars, lors de plusieurs descentes dans les quartiers nord de la ville, et dans toute une série de villas et bureaux d'où opérait ce clan. Une opération baptisée «Octopus», la pieuvre, parce que les ramifications de ce gang de «narcos» touchent tous les secteurs de l'économie et de la société.
La DZ Mafia vient donc de subir un rude coup, quelques jours avant ce premier tour de scrutin pour lequel s'affrontent, en tête de liste des municipales, le maire sortant face à Franck Allisio (Rassemblement national), Martine Vassal (droite, actuelle présidente de la Métropole) et Sébastien Delogu (La France insoumise, gauche radicale).
Quatre candidats qui, tous, buteront sur le même écueil s'ils sont élus le 22 mars pour accéder au bureau de l'Hôtel de Ville de Marseille, sur le Vieux-Port, face à la basilique Notre-Dame-de-la-Garde: l'emprise de la DZ Mafia sur des quartiers entiers, et sa capacité à surprendre partout, grâce au recrutement sur internet de très jeunes «chouffeurs» (guetteurs) et tueurs.
Exit les Italiens et les Corses
Pour la première fois dans l'histoire de Marseille, longtemps habituée au grand banditisme de la mafia italienne ou corse, les structures criminelles ont volé en éclats. Même les clans gitans ou maghrébins, connus de la police, sont sous la pression de la DZ, sortie victorieuse de sa guerre des rues avec un autre clan redoutable: le gang Yoda.
Pour mener à bien cette opération «Octopus», 900 gendarmes ont été mobilisés. Des gendarmes plutôt que des policiers, car l'ombre de la corruption plane sur «l'Evêché», le commissariat principal de Marseille. Des témoins nous l'ont expliqué lors de notre présence sur place au lendemain des arrestations: très souvent, les dealers interpellés «font tomber leur sac» avec de la drogue et des dizaines de milliers d'euros, pour convaincre les policiers de les relâcher.
Résultat de ces descentes: 41 personnes interpellées dans six départements. Le procureur de la République de Marseille a annoncé samedi 14 mars, veille du scrutin, 26 mises en examen, dont celles de plusieurs dirigeants présumés de la DZ Mafia, et d'un avocat.
Une version des « narcos » mexicains
Le butin des policiers est à l'image de la puissance de ce clan, de plus en plus comparé aux «narcos» mexicains, qui l'approvisionnent en cocaïne via les routes africaines du trafic, à travers le Sahara puis la Méditerranée. Des dizaines de véhicules de luxe ont été saisis. Plus de 4 millions d'euros ont été gelés, en cash ou en bitcoins. Douze biens immobiliers sont désormais sous scellés.
Et un homme apparaît aujourd'hui comme l'homme fort de Marseille, bien plus que le maire et à ses risques et péril: le procureur de la juridiction marseillaise, Nicolas Bessone.
Selon FranceInfo, trois chefs présumés de la DZ Mafia, déjà incarcérés dans des prisons de haute sécurité, ont été déplacé dans un autre établissement pénitentiaire : Amine O., dit «Mamine» ; Gabriel O., dit «Gabi»; et Madhi Z., alias «La Brute». S'y ajoutent l'arrestation du rappeur Dika, accusé de blanchir l'argent de la drogue, et d'un avocat lyonnais, Kamel A., suspecté d'avoir prêté durant des mois sa ligne de téléphone à un chef de la DZ Mafia, incarcéré à Condé-sur-Sarthe (Orne).
La cité phocéenne peut respirer, au moins provisoirement, alors que les 540'000 électeurs inscrits dans la ville et ses seize arrondissements se rendent aux urnes. Deux bulletins seront à leur disposition, depuis la réforme électorale qui vaut pour Paris, Lyon et Marseille, les trois plus grandes villes de France. Le premier pour désigner le maire d'arrondissement et sa liste. Le second pour désigner le futur maire de Marseille.
Sans surprise, c'est dans cette ville ouverte sur le sud, ancien port colonial, que le Rassemblement national de Marine Le Pen et Jordan Bardella pourrait obtenir sa plus belle victoire municipale si son candidat est élu. Le programme de ce dernier, le député Franck Allisio: «Marseille en ordre». Une promesse que la justice et la police ont déjà bien du mal à tenir.