Le 27 septembre, Vladimir Poutine devrait avoir les yeux rivés sur la Suisse. C'est en effet à cette date que l'initiative sur la neutralité portée par l'UDC sera soumise au vote. Car un «oui» aurait des conséquences directes pour Moscou, puisque le Conseil fédéral ne pourrait plus reprendre les sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie à l'avenir. Il n’est donc pas surprenant que l’UDC reçoive le soutien du Kremlin.
Ces dernières semaines, la Russie s’est immiscée dans la campagne référendaire. C’est l’ambassade de Russie à Berne qui a ouvert le bal en semant le doute quant au processus démocratique dans notre pays. Puis, la porte-parole du Ministère russe des Affaires étrangères Maria Zakharova est intervenue en affirmant que la Suisse n’était plus un pays neutre. Un discours que le portail Russia Today relaie de manière particulièrement insistante depuis.
Le fait que le Kremlin use de la désinformation n'est pas nouveau. Mais depuis le début de la guerre en Ukraine, ce phénomène a toutefois pris une ampleur considérable. Une situation qui a poussé le Conseil fédéral à réagir dans sa nouvelle stratégie de politique de sécurité. Il met désormais l'accent sur la lutte contre l'ingérence orchestrée par les Etats.
Viola Amherd dézinguée à la télévision russe
En mars, un groupe de travail spécialement créé à cet effet s’est réuni pour la première fois. Depuis, une vingtaine de personnes issues de différents départements échangent leurs points de vue environ tous les deux mois sur les activités d’influence en cours. Une fois par an, elles font un rapport au Conseil fédéral et proposent, si nécessaire, des mesures.
La Confédération a pris conscience du problème, et se pose simplement la question suivante: la Suisse est-elle bien armée pour lutter contre ce phénomène? Ou en d’autres termes, dans quelle mesure l’armée de trolls de Poutine peut-elle nous influencer?
Mykola Makhortykh mène des recherches sur le sujet à l’Université de Berne. Au sujet de la campagne actuelle du Kremlin autour de l’initiative sur la neutralité, il estime que «pour l’instant, l’opération n’est pas aussi intense que prévu». En 2024, alors que la Suisse accueillait la conférence de paix sur l’Ukraine, Moscou avait lancé une campagne nettement plus agressive. La télévision d’Etat russe avait notamment dénigré l’ancienne ministre de la Défense Viola Amherd, la qualifiant de «banquière véreuse».
Mykola Makhortykh suppose que la Suisse n’est pas une priorité pour la Russie, puisque le Conseil fédéral ne fournit pas d’armes à l’Ukraine. La levée des sanctions ne serait certes «pas une mauvaise chose» pour Moscou. Mais le Kremlin concentre actuellement ses ressources sur d’autres pays en vue de saper le soutien militaire, explique le spécialiste des médias.
Comment la Russie diffuse-t-elle la désinformation?
Mais même si la campagne de désinformation russe reste pour l’instant modeste, «elle a un impact relativement important», estime Marko Kovic, qui enseigne ce sujet dans différentes hautes écoles spécialisées. Avec seulement quelques communiqués et articles en ligne, la Russie touche un large public en Suisse, car «les journaux traditionnels reprennent ces déclarations». Et bien que les positions russes soient analysées d’un œil critique, le Kremlin en tire profit parce que son discours touche davantage de personnes.
Pour diffuser de la désinformation, la Russie utilise, outre les canaux officiels tels que l’ambassade, ses propres portails. L’un d’entre eux s’appelle «Pravda Suisse» et produit chaque mois des milliers d’articles en rapport avec la Suisse. Vraisemblablement pour influencer les réponses des chatbots, comme l'indique à Blick le Secrétariat d’Etat à la sécurité (Sepos). Parallèlement, la Russie mise sur des opérations clandestines sur Internet. On connaît un phénomène dans lequel de faux sites d'information produisent des contenus qui sont ensuite relayés par des bots sur les réseaux sociaux.
Selon le Sepos, la Russie tente d’exacerber les conflits sociaux et d’ébranler la confiance dans les institutions, les autorités, les médias et l’information. A quel point la Russie atteint son objectif fait toutefois l’objet d'une controverse parmi les experts.
«Attiser une méfiance croissante»
Des observateurs comme Marko Ković redoutent les retombées à long terme de la désinformation. A la manière du proverbe «goutte à goutte, le puits se creuse», l'enjeu principal n'est pas de promouvoir des idées spécifiques, mais plutôt «d'alimenter une méfiance croissante».
Mais il est impossible de déterminer avec certitude à quel point la désinformation érode réellement la confiance dans les institutions. Jascha Heynen, doctorant au Center for Security Studies de l’EPFZ, mène des recherches sur ce sujet. «Si je lis 100 fausses informations, je ne me retrouve pas automatiquement 5% plus à gauche ou à droite», explique-t-il. La pensée d’un individu est en effet façonnée par d’innombrables facteurs. Et les études scientifiques ne permettent pas d’isoler toutes ces influences, ce qui rend l’effet de la désinformation pratiquement impossible à mesurer.
Jascha Heynen ne souhaite toutefois pas lever la garde: «Ce n’est pas parce que l’effet n’est pas prouvé qu’il est pour autant inoffensif.» Ce qu’il est possible d'affirmer avec certitude, en revanche, c’est qu’un alarmisme excessif autour du thème de la désinformation peut nuire à la confiance dans les institutions. Des études menées aux Etats-Unis montrent que les gens ont tendance à être moins satisfaits de la démocratie lorsqu’ils perçoivent la désinformation comme une menace.
La position de la Suisse
Les autorités se retrouvent donc face à un dilemme: si l’Etat lutte trop énergiquement contre la désinformation, il renforce la perception d’une menace. Les recherches montrent que les réglementations étatiques, telles que l’interdiction de certains contenus, déclenchent des réactions négatives au sein de la population. En Allemagne, ce phénomène a pu être observé avec la «loi sur l’application des règles sur les réseaux sociaux», qui visait notamment à endiguer les fausses informations. C’est précisément avec ces mesures que l’Etat a érodé la confiance qu’il cherchait à préserver.
C’est dans ce contexte qu’on comprend pourquoi le Sepos n’emploie que deux personnes qui se consacrent de manière approfondie à la question de la désinformation. D’autres pays, comme la Suède, y consacrent des services entiers comptant des dizaines de collaborateurs. «Le gouvernement suisse tente de lutter contre la désinformation sans accorder trop d’importance à ce sujet ni renforcer la perception de la menace», explique Jascha Heynen.
A ce jour, rien n’indique que la Russie ait influencé de manière décisive des scrutins en Suisse, écrit le Sepos en réponse à une demande de Blick. Le Conseil fédéral estime que le système politique de notre pays est «résilient». Jascha Heynen estime également que la Suisse est bien placée en comparaison internationale: un système médiatique intact, un niveau d’éducation élevé et une forte implication des citoyens grâce à la démocratie directe. «Tout cela inspire confiance», ajoute le spécialiste. En d’autres termes: l'ingérence russe n'est pas forcément synonyme de menace pour la démocratie.