Stratégie «coup de poignard»
Poutine n'a pas besoin d'une attaque de grande envergure pour ébranler l'OTAN

Plus la situation se détériore pour Poutine en Ukraine, plus il pourrait devenir dangereux pour l'Europe. Les services de renseignement mettent en garde contre une nouvelle stratégie du Kremlin: des petites provocations qui défient l'OTAN.
Selon les experts, le président russe Vladimir Poutine cherche de nouveaux moyens de faire pression sur l'Occident.
Photo: IMAGO/Mikhail Metzel
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Chiara Schlenz

Une attaque par drone russe contre une centrale électrique en Pologne. Des soldats armés qui ont franchi la frontière par inadvertance. Ou encore un hélicoptère militaire qui, à cause d'une erreur de navigation, atterrit soudainement sur le territoire de l’OTAN.

Ces scénarios sont hypothétiques. Mais ce sont précisément à ce genre de possibilités que les services secrets de plusieurs pays européens, la Pologne en tête, se préparent: quel sera le prochain coup de Vladimir Poutine? 

L'Europe craint que la Russie teste l’OTAN avec une série de provocations. Cette stratégie peut interroger, la Russie étant engagée depuis plusieurs années dans une guerre sans fin contre l’Ukraine. Pourquoi Poutine prendrait-il alors le risque d’ouvrir un deuxième front précisément maintenant?

Poutine face à un dilemme

La Pologne n’est pas la seule à avoir des craintes. Les services secrets lettons ont eux aussi identifié des indices laissant craindre d'éventuelles provocations russes. Les Pays-Bas mettent en garde contre le risque d'un conflit militaire limité avec la Russie, tandis que des responsables militaires allemands font état d’une menace croissante sur le flanc est de l’Alliance.

Pour Ulrich Schmid, spécialiste de la Russie, ces avertissements sont à prendre très au sérieux. «Le rapport des services secrets polonais confirme les pratiques agressives de la Russie observées jusqu’à présent», déclare-t-il à Blick. L’année dernière déjà, des drones russes auraient violé l’espace aérien polonais afin de tester la capacité de réaction de l’OTAN.

Mais pourquoi le chef du Kremlin se lance-t-il sur cette voie maintenant? L'expert propose un élément de réponse: «Poutine est confronté à un dilemme. Il devrait en réalité se concentrer sur l'Ukraine pour atteindre ses objectifs de guerre, mais il ne le peut pas.»

Une nouvelle mobilisation, voire une déclaration de guerre officielle à l’Ukraine, détruirait définitivement le discours de Poutine sur son «opération militaire spéciale». «Ce serait admettre que la Russie n’est tout simplement pas une superpuissance militaire dotée de la deuxième armée la plus puissante au monde», analyse Ulrich Schmid.

L’objectif du Kremlin n’est pas la Pologne

Voilà pourquoi le Kremlin s’en prend aussi à l’OTAN, du moins indirectement. «Poutine identifie de manière ciblée les points faibles de ses adversaires», explique Ulrich Schmid.

La Russie poursuit depuis des années une double stratégie: d’une part, Moscou souhaite diviser l’OTAN et l'Union européenne (UE), d’autre part, elle cherche à diviser les sociétés occidentales via la propagande, la désinformation et le sabotage. «Poutine aime intervenir militairement sans déclarer ouvertement la guerre.» C’est précisément ce schéma qui s’est déjà manifesté en 2008 en Géorgie et en 2014 en Crimée.

Le politologue autrichien Gerhard Mangott estime lui aussi que les signaux actuels ne doivent pas être ignorés: le sabotage, les cyberattaques, la désinformation et les opérations des services secrets russes continueraient de se multiplier. En revanche, l'expert pense qu'il est peu probable que Poutine se lance dans une attaque militaire directe contre un pays de l’OTAN «tant que la guerre en Ukraine se poursuit». 

Mais après la fin de la guerre, la stratégie du président russe pourrait changer. «La Russie pourrait alors multiplier ce genre de provocations», estime Gerhard Mangott. Le politologue imagine des cibles telles que la ville frontalière estonienne de Narva, qui compte une importante population russophone. Si des «petits hommes verts» armés y faisaient soudainement leur apparition, comme autrefois en Crimée, l’OTAN devrait décider de déclencher – ou non – la clause de défense collective.

Un test pour l’article 5

Selon Gerhard Mangott, c'est justement ce que vise la Russie. Car si l’article 5 constitue le coeur même du fonctionnement de l’OTAN, il n’impose toutefois pas automatiquement aux Etats membres d'engager une riposte militaire. Chaque pays décide lui-même de la manière dont il vient en aide à un partenaire de l’Alliance qui est attaqué. 

Or, dans le cas où l'OTAN ne parviendrait pas à trouver une réponse commune, cela constituerait un succès stratégique pour Poutine. «L’effet protecteur et la crédibilité de l’OTAN seraient alors réduits à néant», affirme Gerhard Mangott. La Russie espère ainsi «que la confiance des Etats membres dans cette garantie de protection s’érode» et que l’Alliance sombre dans une profonde crise de crédibilité.

Le politologue voit dans cette ambiguïté l’une des principales raisons des mises en garde actuelles. «Au sein de l’Alliance, des doutes s’expriment désormais ouvertement quant à l’application effective de la garantie de défense prévue par l’article 5 en cas de crise», explique-t-il. Selon lui, cette incertitude pourrait un jour être exploitée par la Russie.

La véritable mise en garde

Toutefois, les deux experts mettent en garde contre toute forme d'alarmisme. Ni Ulrich Schmid ni Gerhard Mangott ne s’attendent à ce que la Russie lance une attaque ouverte contre un Etat membre de l’OTAN pendant la guerre en Ukraine. Car trop de troupes sont actuellement mobilisées en Ukraine.

Mais si Moscou parvenait à diviser l’OTAN sur sa propre garantie d’assistance, Poutine aurait peut-être atteint l'objectif qu'il poursuit depuis des années, qui n'est non pas de vaincre militairement l’Occident, mais de le scinder politiquement. 

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