Vladimir Poutine, qui ne semblait pas douter de sa victoire, a essuyé un revers cuisant. Les attaques ukrainiennes se sont déchaînées sur la Crimée avec une telle intensité que le Kremlin a déclaré l'état d'urgence sur la péninsule. Les pénuries d’électricité et de carburant s'enchaînent, les frappes pleuvent, et les colonies de vacances pour enfants ont dû être annulées. Résultat, des milliers de personnes ont massivement fui la région.
L'Ukraine se remet à espérer reprendre le contrôle sur la Crimée, annexée en 2014 par la Russie. Depuis le début de la guerre, Volodymyr Zelensky ne cesse de le répéter: «Nous allons récupérer la Crimée, car c’est notre territoire.»
Les forces armées ukrainiennes n’ont jamais été aussi proches de leur but. Malgré tout, les experts mettent en garde contre des attentes démesurées. Selon eux, l'armée de Zelensky doit atteindre les trois objectifs suivants pour reprendre le pouvoir en Crimée:
Réussir à percer des lignes de défense
Certes, les Ukrainiens infligent des pertes considérables aux Russes grâce à leurs missiles et drones. Mais pour reconquérir la Crimée, les soldats de Zelensky doivent aussi progresser au sol pour récupérer la péninsule. L'armée ukrainienne doit donc parvenir à percer le mur russe. Mais problème: Kiev manque actuellement de véhicules blindés et d’équipements de déminage.
Détruire le pont de Crimée
Le pont de Crimée – également appelé pont de Kertch – est l’artère vitale de la Crimée. Construite rapidement par la Russie et inaugurée en 2018, la structure relie la péninsule au continent russe. Le pont est donc un pilier pour le ravitaillement, l’approvisionnement et les déplacements de l'armée russe. L’Ukraine a déjà réussi à endommager le pont, mais pour une véritable reconquête, il faudrait qu'il soit totalement inutilisable.
Dominer l'espace aérien
Le contrôle de l’espace aérien est une autre clé de réussite. L’Ukraine a besoin de nouveaux avions de combat, plus modernes, ainsi que de systèmes de défense aérienne performants. C’est la seule façon de vraiment protéger les troupes au sol, de repousser les contre-attaques russes et d’assurer une stabilisation ultérieure de la Crimée.
Affaiblir l’adversaire
Mais avant tout, Kiev doit affaiblir son adversaire. C’est déjà le cas, avec ses bombardements massifs contre les positions et infrastructures russes. «Nous allons isoler la Crimée dans un avenir proche», a assuré à Reuters Robert Browdi, commandant des forces ukrainiennes chargées des drones. Les attaques visant les routes, les ponts et les lignes de ravitaillement visent à mettre l’approvisionnement russe à bas.
Les Ukrainiens ne sont pas peut-être pas encore parvenus à détruire le pont de Crimée. En revanche, ils ont démoli le pont de Chonhar, qui reliait la Crimée aux territoires ukrainiens occupés. Depuis cette attaque, les convois sont détournés, contraints d'emprunter le pont d’Armiansk. Situé plus à l’ouest et donc plus proche des positions ukrainiennes, ce pont expose davantage les troupes russes aux frappes de Kiev.
Unité petite mais efficace
Ces succès sont le fruit d'un travail préparatoire de longue haleine. Les Ukrainiens ont réalisé un vrai travail de fourmi: ils ont passé des mois à identifier et neutraliser les systèmes de défense russes, ouvrant ainsi la voie à des frappes contre d’autres objectifs. Par ailleurs, ces attaques contribuent à fragiliser l'une des principales sources de revenus de la Crimée: le tourisme en provenance de Russie.
Avec seulement quelques milliers de soldats, l’unité de Robert Browdi ne représente qu'une aiguille dans la botte de foin au sein de l’armée ukrainienne. Pourtant, elle serait responsable d’un tiers des pertes russes enregistrées au cours des douze derniers mois, ce qui en fait l’un des piliers de l’armée ukrainienne.
L'Ukraine poursuit ses efforts. Cette année, elle prévoit de produire sept millions de drones militaires, soit deux fois plus qu’il y a deux ans. Kiev pourrait déployer 10'000 drones par jour.
David Petraeus, ex-directeur de la CIA et commandant américain pendant la guerre en Irak, croit au succès ukrainien. Dans une interview accordée au journal danois «Børsen», il a déclaré que l’Ukraine pourrait isoler la Crimée d’ici 2027, et commencer sa reconquête.
La pression monte
La Crimée est une véritable zone stratégique. C’est la base militaire la plus importante de la Russie en mer Noire, le centre logistique de la guerre dans le sud et, en même temps, un symbole de prestige politique pour Poutine.
Aussi impressionnants que soient les progrès ukrainiens en Crimée, sa reconquête reste un objectif extrêmement ambitieux et incertain. Une stratégie d’usure paraît donc plus probable qu’une avancée rapide. La Crimée devient progressivement plus coûteuse à défendre pour la Russie, plus difficile à conserver et de plus en plus vulnérable. La véritable question est désormais de savoir si cette pression croissante suffira, dans les prochains mois, à provoquer un basculement stratégique.