Le début de la fin?
Isolé et affaibli en Crimée, le chef du Kremlin semble avoir perdu le contrôle

La Crimée vacille, la Russie ayant déclaré l'état d'urgence. Ce n'est sans doute pas un hasard si Poutine souhaite reprendre les négociations à ce moment précis. Pour le chef du Kremlin, l'enjeu dépasse largement le cadre de la guerre.
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Vladimir Poutine cherche soudain à revenir à la table des négociations – et ce, pour une bonne raison.
Photo: IMAGO/SNA
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Chiara Schlenz

La Russie a déclenché l'état d'urgence en Crimée, sur cette péninsule que Vladimir Poutine avait érigée en symbole suprême de son pouvoir politique. Mais la situation a changé: après des semaines d’attaques ukrainiennes contre des ponts, des dépôts de pétrole, des voies ferrées et le réseau électrique, le gouverneur nommé par Moscou, Sergueï Aksionov, a déclaré ce vendredi l’état d’urgence.

Les services publics s'effondrent, les habitants fuient, et même le projet phare de Poutine, le pont de Crimée, a été gravement touché.

Et quasiment au même moment, le Kremlin se montre ouvert au dialogue avec l’Ukraine. Pour preuve, les premières discussions ont eu lieu entre négociateurs aux Etats-Unis. Officiellement, Moscou maintient ses exigences. Mais le fait que Poutine mise maintenant sur la diplomatie n’est sans doute pas une simple coïncidence. Car pour le chef du Kremlin, il en va de sa survie politique.

Le pouvoir de Poutine s'effrite

La proclamation de l’état d’urgence montre à quel point la situation est grave. Depuis des semaines, l’Ukraine enchaîne attaque sur attaque, en ciblant les réseaux d’approvisionnement énergétique.

Résultat, la péninsule est confrontée à des coupures d’électricité, à une pénurie d’essence et à des lignes de ravitaillement détruites. Sur le plan militaire, cela pose des vrais défis à la logistique russe; sur le plan politique, Poutine est touché en plein cœur.

C’est pour cette raison que le Kremlin fait tout pour défendre et conserver son emprise sur la Crimée. Et cela, l'Ukraine l'a bien compris: en multipliant les attaques, Volodymyr Zelensky entend démontrer que ce qui constitue sans doute le plus grand symbole de pouvoir de Vladimir Poutine est, lui aussi, désormais vulnérable.

Même son allié le plus fidèle se montre prudent

Comme si cela ne suffisait pas, Poutine voit ses alliés prendre leurs distances. Um exemple frappant: le dirigeant bélarusse, Alexandre Loukachenko. L'un des plus fidèles alliés du chef du Kremlin a soudainement changé de ton. En effet, après avoir vivement critiqué le président ukrainien, le Bélarusse a fait marche arrière: «Je n’aurais peut-être pas dû m’exprimer de manière aussi brusque. Si Volodymyr s’est senti offensé, je lui présente mes excuses.»

Depuis que Zelensky a ouvertement menacé de lancer des attaques contre les infrastructures du Bélarus, les stations relais utiles aux drones russes auraient apparemment été mises hors service. Loukachenko a réaffirmé que le Bélarus ne souhaitait pas entrer en guerre contre l’Ukraine.

Officiellement, Minsk reste fermement aux côtés de Moscou. Mais Loukachenko se livre à un délicat exercice d'équilibriste: il ne peut pas prendre ses distances avec Moscou, mais il cherche aussi à éviter que son pays ne soit davantage entraîné dans une guerre à l'issue de plus en plus incertaine.

Le plus grand adversaire de Poutine est dans son propre pays

C'est là que réside le véritable défi pour le chef du Kremlin. Les régimes autoritaires s'effondrent rarement après une défaite militaire. Ils commencent plutôt à vaciller lorsque le mythe de leur invincibilité s'érode. Et c'est précisément ce qui semble se produire aujourd'hui: des drones ukrainiens frappent des raffineries situées au cœur de l'arrière-pays russe, l'essence se raréfie, l'inflation augmente, et de plus en plus de régions subissent les conséquences économiques de la guerre.

Dans le même temps, l'opposition russe critique la hausse des désertions ainsi qu'une désillusion grandissante parmi les soutiens à la guerre. Mikhaïl Khodorkovski va même plus loin dans son analyse: cet opposant politique affirme que Poutine est déjà en train de perdre le contrôle et que les services secrets auraient, de fait, pris le pouvoir. Ces affirmations ne reposent toutefois sur aucune preuve solide.

Autre fait frappant: les critiques ne proviennent plus uniquement de la diaspora ou des Russes en exil. Même des blogueurs militaires russes critiquent ouvertement les problèmes d’approvisionnement en Crimée et rendent compte des difficultés économiques qui frappent le pays. Ce qui a longtemps été considéré comme tabou fait désormais l'objet de discussions et de débats, même dans les cercles proches du Kremlin.

Plus la guerre dure, plus il devient difficile pour Poutine de maintenir cette image d'homme fort infaillible qu'il tient tant à véhiculer. 

Perte de la Crimée, perte de pouvoir

A cela s’ajoute un second facteur: le soutien des élites. Plus la guerre s'éternise en Ukraine, plus les milieux sur lesquels Poutine s’appuie risquent de s’inquiéter. Les gouverneurs, les appareils sécuritaires et les oligarques tirent profit d’un système stable. Mais si ce système venait à vaciller, la question se poserait inévitablement de savoir combien de temps encore le chef du Kremlin pourra garantir leur propre avenir.

Des pourparlers avec l'Ukraine pourraient apporter à Poutine exactement ce dont il a le plus besoin: du temps. Cela lui permettrait d'alléger la pression sur l’économie, de stabiliser le front et, surtout, de rétablir l’impression qu’au Kremlin siège toujours un homme qui maîtrise la situation.

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