La moquette est moelleuse, le lieu accueillant avec une pointe de luxe; normal pour un casino. Loin de tourner le dos au grand public, le Montreux International Guitar Show (MIGS) lui ouvre grand les bras. Du 24 au 26 avril, il fête sa cinquième édition au Casino Barrière.
Ce rendez-vous a des allures de ce que fut, sous l’impulsion de Claude Nobs, à ses débuts, le Montreux Jazz Festival. Un lieu de passion, de découvertes et de partage à échelle humaine. Ici, la guitare fait son show. Nul besoin de jouer ou de posséder le plus populaire des instruments pour venir admirer les stands des luthiers ou assister à un concert dans des conditions acoustiques et visuelles optimales.
L’an dernier, lors de la prestation du groupe de Dominic Miller – le guitariste et bras droit de Sting depuis 1991 –, on se serait cru dans un salon haute-fidélité. Avec 300 places assises, la salle est un écrin de confort pour les oreilles et pour les yeux. Des conditions qui permettent une intimité, devenue si rare, entre le public et les artistes. Derrière ce projet, il y a Emmanuel Cottier, le fondateur d’Alligator Music Product & Services.
Electronicien en radio-TV, il a roulé sa bosse dans le commerce, jusqu’au jour où il a fait l’acquisition d’un ampli à lampe. «D’abord, j’ai senti l’odeur des lampes et, ensuite, je n’ai pas pu m’empêcher de le démonter. Gamin déjà, je démontais tout. Je ne peux pas voir la cuisse d’un poulet sans aller dans l’os», dit-il. Sans doute le meilleur moyen de comprendre comment ça marche et, aussi, pourquoi ça sonne. Sur la Toile, il s’est familiarisé avec les plans des vieux amplis Fender. Bienvenue dans le labyrinthe des passions. Il a fini par fabriquer des amplis sous sa marque, Alligator.
Qui dit ampli dit guitare. «J’ai débuté à l’orgue Hammond avant de saisir un manche. On a tous une histoire avec cet instrument. Un groupe, un son, une image, un souvenir», glisse-t-il, sous les photos de Jimi Hendrix, de Buddy Guy ou de Keith Richards. Que vous lui parliez d’interprètes ou de matériel, Emmanuel Cottier est intarissable. C’est en feuilletant l’ouvrage Luthiers & guitares d’en France qu’il a découvert le génie du travail de ces artisans en quête de perfection.
Pandémie et boom de l'électrique
«Certains, comme Franck Cheval, Alain Quéguiner ou les frères Jacobacci, sont des créateurs de légende. Côté salon, le MIGS, c’est l’émerveillement par l’artisanat avec une cinquantaine de luthiers innovants.» La guitare est, avant tout, un bel objet. Pendant trois jours, elles sont des centaines à se faire désirer, par la subtilité de leur esthétique ornementale, leurs formes, leurs couleurs et leur son.
«Malgré un cadre rigide, la lutherie ne cesse d’évoluer. Fred Kopo fabrique des guitares acoustiques dans lesquelles une partie du corps est en fibre de lin, ajoute Emmanuel Cottier. Chacun a ses trucs, ses secrets. Notre rendez-vous est aussi un lieu d’échange.» On y croise même des vendeurs de bois. La Suisse n’est pas en reste: l’épicéa de l’Arc jurassien ou du Valais est très prisé des fabricants.
L’idée du MIGS a germé en 2020. Comme le Covid-19 passait par là, il a fallu annuler la première édition. Pendant le confinement, l’attrait pour la guitare – surtout l’électrique – a pris l’ascenseur.
Instrument central dans la musique moderne, elle a vu le jour aux Etats-Unis dans les années 1930. La firme Rickenbacker en avait conçu une acoustique aux formes primitives rappelant une poêle à frire (Frying Pan). Vingt ans plus tard, on a vu arriver la Fender Telecaster (1951) puis la Gibson Les Paul (1952), objets cultes du rock. Au fil des décennies, l’omniprésence des instruments électroniques puis l’avènement du rap ont failli remiser la six-cordes au musée. La pandémie en a décidé autrement.
Pour les familles et les passionnés
Partout dans le monde, pendant ce moment de vie «entre parenthèses», le public a renoué avec une passion délaissée, un souvenir d’enfance. Que faire, coincé à la maison, quand on a du temps et quelques moyens? Se faire plaisir, se payer la guitare de ses rêves, s’y mettre, parfois s’y remettre. «La guitare est un vecteur d’émotion positive. On peut tomber amoureux d’un bel instrument. Pour certains, c’est l’esthétique, pour d’autres, le son», souligne Emmanuel Cottier.
Gibson et Fender, à la peine, réalisèrent leurs meilleures ventes pendant la pandémie. Chez les détaillants pris d’assaut, les gammes les plus populaires furent en rupture de stock et les listes d’attente s’allongèrent. Ce fut un électrochoc salutaire pour ces marques emblématiques et un bond pour un marché en constante expansion. Les réseaux sociaux, pourvoyeurs de conseils, de leçons, de jeunes talents comme d’images d’archives, ont accompagné le mouvement.
«Le MIGS permet d’émerveiller les familles, mais sait aussi être orienté vers les passionnés. Ici, on ne fait pas que du business avec de la musique dedans», ajoute le boss. Pour lui, chaque détail compte. «Sur scène, ceux qui s’occupent du son ou de la lumière sont aussi des artistes. Des créations visuelles sont imaginées, en amont, pour chaque concert.»
Dans cette ambiance intimiste, les workshops permettent d’approcher des musiciens souvent inaccessibles et de leur poser des questions. Al Di Meola, maître de la guitare jazz fusion, bien que réticent au départ, a joué le jeu l’an dernier. «Il a aussi donné deux heures de concert. Un moment rare. Les artistes de ce calibre sont habitués aux grandes salles et aux prestations calibrées d’une heure et demie.»
Guitaristes et talents singuliers
Chaque prestation, ou presque, est filmée et diffusée sur la chaîne YouTube du MIGS. Des influenceurs de renom, comme le youtubeur Paul Davids et ses 3,5 millions de followers, font le déplacement. TikTok, Instagram et YouTube sont devenus des vecteurs incontournables de l’univers de la guitare.
Pour les plus fervents, le Guitar Show propose des camps d’une journée (de 500 à 900 francs). «C’est destiné à des musiciens plutôt chevronnés. On est dans une relation de mentorat avec l’artiste de son choix. Cette année, notamment, Mike Dawes vient enseigner sa technique savante du fingerstyle», précise Emmanuel Cottier.
Les guitaristes singuliers ne manquent pas, encore faut-il les dénicher. Jon Gomm, à l’affiche en 2025, est l’un de ces virtuoses inclassables. Tout en chantant, il fait de sa guitare acoustique un orchestre complet, jouant la basse, les accords et la mélodie, travaillant avec les clés d’accordage et utilisant, dans le même temps, la caisse de sa guitare en guise de percussion. «Il fait une heure de yoga avant de monter sur scène et joue pieds nus. C’est un musicien qui vous emmène dans un ailleurs sonore. Il a fini au milieu du public. Des gens pleuraient.»
Emmanuel Cottier aime composer son programme hors des sentiers battus. «Cette année, Ariel Posen vient tout spécialement du Canada. Il a un groove très particulier.» Sa guitare produit un son enroué, très présent sur Bannatyne, son dernier album. De nouvelles figures émergent. Dans quelques années, certains diront: «J’y étais.»
Sans rappeler le riff de Smoke on the Water, passage obligé de tout apprenti guitariste, comment ne pas évoquer les riches heures du Montreux Jazz Festival (MJF)? «J’ai dit au bluesman Dan Patlansky, dont le style rappelle celui de Stevie Ray Vaughan et qui sera sur scène le 25 avril, que le morceau Tin Pan Alley (un blues d’anthologie de treize minutes, ndlr) avait été enregistré au MJF, en juillet 1985: «Tu vas jouer sur le souvenir de ce moment-là...»
La prestation de Vaughan est considérée comme un jalon dans l’histoire moderne du blues. En 1982, lors de son tout premier passage à Montreux, le Texan de 27 ans avait été hué. Trois ans plus tard, il revenait auréolé d’un Grammy Award. Ses deux prestations forment un double album live de référence. David Bowie, présent dans les coulisses le soir où Vaughan essuya les plâtres, fut impressionné. Il l’engagea pour les solos de guitare de son 15e album studio, Let’s Dance (1983).
Des rêves sans limites
En évoquant le Montreux Jazz, Emmanuel Cottier ajoute à propos du MIGS: «J’espère que, de là-haut, Claude Nobs se dit que le 'petit' fait du bon boulot.» Il met en tout cas la guitare jazz à l’honneur. «La soirée du 26 avril est intitulée Génération Django avec Angelo Debarre, Fanou Torracinta et Hugo Guezbar.»
Si le budget du MIGS – 300'000 francs – est restreint, les rêves de son fondateur n’ont pas de limites. Une affiche idéale? «J’ai 30 noms en tête. Je songe à Mark Knopfler ou Dominic Miller & Friends avec le bassiste Pino Palladino et Manu Katché à la batterie.»
Lorsqu’il évoque Joe Bonamassa en power trio, on surenchérit avec le Tedeschi Trucks Band. «Pour ça, il nous faudrait un budget XXL!» Emmanuel Cottier cite volontiers Warren Haynes, membre héritier de l’Allman Brothers Band et son groupe Gov’t Mule. Là-haut, sûr que «funky Claude» fait des bonds en se disant qu’il serait peut-être temps de jeter des ponts entre le MIGS et le MJF, qui fête ses 60 ans cette année. A bon entendeur.
Montreux International Guitar Show (MIGS) du 24 au 26 avril 2026, Casino Barrière, rue du Théâtre 9, Montreux. Salon, concerts, master class et camps, www.migs.ch
Cet article a été publié initialement dans le n°16 de «L'illustré», paru en kiosque le 16 avril 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°16 de «L'illustré», paru en kiosque le 16 avril 2026.